GamFratesi asseoit l’esprit Thonet

Alors que la gamme « Targa », qu’il a dessinée pour Wiener GTV Design, va s’enrichir de nouvelles pièces dans les semaines qui viennent, le duo italo-danois GamFratesi revient sur les prémices de cette jolie histoire de bois courbé et de cannage.

Le bois cintré a beau être une technique bientôt bicentenaire, elle inspire toujours les designers. Récemment, Arik Levy ou Robert Stadler ont su régénérer le procédé inventé par Michael Thonet dans la première moitié du XIXe siècle. L’homme qui a inventé l’industrialisation du meuble avec la Chaise n° 14 en 1859, a aussi donné naissance au premier géant du secteur. Au fil du temps, l’entreprise s’est scindée en trois entités : Thonet, Ton et Wiener GTV Design (Gebrüder Thonet Vienna). Aujourd’hui, cette dernière est sans doute la plus prolifique en termes de design. Cet élan de créativité, elle le doit à celui qui est son sémillant patron depuis 2013, Riccardo Pigati. Ancien directeur général de Gufram – l’éditeur le plus dingue d’Italie (voir IDEAT#121) –, il a bâti en deux ans une collection de meubles qui pourraient bien s’imposer comme de futurs classiques du XXIe siècle, en inventant des lignes audacieuses, mais dont l’ADN reste fidèle à l’histoire de l’entreprise… Avec, jusqu’ici, son canapé et son fauteuil, la collection « Targa » en est le meilleur exemple. Quand Riccardo Pigati prend les rênes de Wiener GTV Design, le label est déjà sous pavillon italien depuis son rachat en 2003 par l’Italien Franco Moschini, l’homme à la tête du groupe Poltrona Frau. Quant aux usines, elles ont déménagé à Brandizzo, dans la région turinoise. En parfait connaisseur de la scène design contemporaine, Franco Moschini  sait exactement à qui s’adresser pour redonner vie à sa princesse endormie. Il multiplie les collaborations avec la crème des créateurs (Front, Martino Gamper, Nendo…) à qui il confie les clés de la vénérable maison et de ses savoir-faire.

Le duo GamFratesi est rapidement contacté, car il sait opérer une synthèse originale entre les valeurs des design scandinave et italien. En une poignée d’années et à travers nombre de meubles, il est parvenu à composer une esthétique propre qu’il infuse d’hommages discrets : Calder pour le mobile Balance (Cappellini), Alvar Aalto pour la desserte Chariot (Casamania) ou le modernisme dans son ensemble pour la chaise Beetle (Gubi). Quoi de plus naturel que de lui demander de moderniser la technique du bois courbé du fondateur Michael Thonet ? Sauf qu’avec « Targa », GamFratesi ne s’est pas arrêté là : le jeune duo a aussi remis au goût du jour le cannage viennois (une technique de tissage sur châssis de canne de rotin) et a exploré les mariages possibles entre bois et tissu, qui demeure le matériau fétiche des designers. Quant aux lignes franches et confortables, elles portent l’empreinte GamFratesi, affirmant une liberté totale sur la mise en œuvre et le style… « Nous avons d’abord réfléchi à ce que nous devions conserver de l’héritage de cette maison. Puis nous avons imaginé une façon d’injecter notre vision et de raconter une histoire sympa autour de trois activités : se relaxer, s’asseoir et travailler », résume Enrico Fratesi. En 2015, sont ainsi commercialisés le canapé et le fauteuil « Targa », mais aussi la chaise cannée Morris et le bureau Allegory.

Se relaxer, s’asseoir et travailler dans le mobilier dessiné par GamFratesi

Jusqu’au cœur de l’usine
Au moment de se pencher sur leur planche à dessin, Stine Gam et Enrico Fratesi ont aussi gardé en tête la volonté de Riccardo Pigati de marier le bois cintré avec le travail de tapisserie. Ils ont alors phosphoré à quatre mains dans leur studio de Copenhague. Dans les premières esquisses, on repère des formes éminemment colorées et franches. « Ce premier stade de notre travail nous a permis de dégager la ligne directrice de la collection “Targa” : la coque en tissu apparaît comme un élément essentiel autour duquel nous avons dessiné une structure apparente en bois courbé, afin de donner à voir la construction de façon précise. » Mieux, Stine et Enrico ont fait en sorte que la canne courbée vienne coffrer le tissu dans un modèle où tout est apparent, pour davantage d’« honnêteté », un terme qui revient régulièrement dans la bouche d’Enrico Fratesi pour expliquer ce choix, lui qui a toujours mis en valeur, dans tous ses projets, la ligne et le matériau. Une fois cette idée en tête, le duo a multiplié les croquis dans son studio danois, a réalisé quelques prototypes en bois, aux proportions réalistes, mais inutilisables. « Puis, lorsque nous avons eu une idée assez précise, en février l’année dernière, nous nous sommes envolés pour Turin afin d’affiner sur place, dans l’usine, les détails du canapé de “Targa”. Un travail incontournable qui s’est révélé d’une rare fluidité, car nous avions besoin d’avoir les mains dans le cambouis, au contact de la fabrication, de l’équipe technique comme de la direction. Nous organisions nos rencontres au cœur de l’usine et avons pu travailler sereinement en nous consacrant totalement au projet. Nous y allions en début d’après-midi vérifier les détails à changer et, lorsque nous revenions le soir, les modifications étaient réalisées. Idem le soir, nous laissions des instructions et, le lendemain matin, la nouvelle mouture était prête. C’est ainsi que nous avons pu faire modifier et avancer la structure centimètre par centimètre. C’était incroyable pour moi de travailler dans une telle proximité avec les artisans et, en même temps, j’ai bien compris à quel point c’était indispensable », raconte Enrico. Une fois le projet bien avancé, le duo est rentré à Copenhague et les dernières versions ont fait le voyage une paire de fois, entre Brandizzo et la capitale danoise…
Jusqu’à ce que le mobilier de « Targa » prenne définitivement vie et installe ses courbes dans les hôtels, les restaurants et les salons… Lors d’une balade hivernale dans les rues de Copenhague, il y a quelques semaines, Enrico Fratesi est tombé en arrêt devant le canapé dans un vaste hall d’accueil contemporain. Les formes audacieuses, la structure enveloppante soulignée par le cannage viennois : celui-ci imposait immédiatement sa personnalité. Plus convaincu que jamais par la pertinence de la démarche initiée avec Wiener GTV Design, le designer a eu l’intuition que ce modèle dessiné avec sa comparse Stine Gam pouvait se décliner dans d’autres typologies d’assises. Ensemble, ils ont alors décidé d’enrichir la ligne « Targa » d’un canapé de grandes dimensions et d’un pouf, dont les modèles de présérie viennent d’être présentés au Salon de Milan.

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