Zoom sur quatre plasticiens inspirés par la lumière

Artistes globe-trotteurs, ils parcourent la planète, semant derrière eux des projets merveilleux d’architectures magnifiées, de jardins enchantés, de paysages flamboyants. Scénographes, ils imaginent des partitions de lumière dans des lieux prestigieux (la Pyramide du Louvre, à Paris, le Mucem, à Marseille) et subliment aussi bien des palais et des cathédrales que des paysages naturels ou des sites urbains.

Depuis la création du monde, la lumière – mouvante, immatérielle – fascine l’humanité. Dans les civilisations anciennes et les cosmologies du monde, elle incarnait le divin. La lumière du soleil, chaleureuse et bienfaisante – qui efface les ténèbres, les peurs et fait renaître le jour –, était dans tout l’univers symbole de vie, de joies. Et elle reste pour les scientifiques, les artistes, les designers et tous les hommes, une source perpétuelle de désirs, d’inspiration. Ces dernières décennies, le monde a radicalement changé. Les avancées technologiques, la multiplication des images et des informations, Internet, la vitesse de la communication, les nouveaux éclairages ont ouvert aux créateurs des champs d’investigation inédits.
La lumière, l’architecture, la ville, la nature, le paysage sont les territoires privilégiés de quatre plasticiens français, hyperactifs non seulement dans l’Hexagone, mais aussi à l’étranger : Miguel Chevalier, Nathalie Junod Ponsard, Yann Kersalé, Claude Lévêque, des artistes conscients des nouvelles réalités du monde et dont les œuvres, depuis trente ans, séduisent aussi bien les collectionneurs et les institutions culturelles que les grands du luxe et de l’industrie. Car chacun à sa façon change l’univers dans lequel nous vivons. Ce printemps, durant l’événement Art Paris Art Fair, les projections monumentales de six créations inédites d’artistes venus d’Azerbaïdjan, de Corée du Sud, de France et de Suisse sur la façade du Grand Palais ont montré que la lumière et l’art numérique comptent bel et bien parmi les grandes aventures des temps présents.

Artiste numérique
Miguel Chevalier explore, via l’outil numérique, de multiples voies. Son œuvre foisonnante puise dans tout ce qui nourrit sa vie : les livres, l’art, les voyages, les sciences et les techniques. Il pense la ville dans l’exposition « Méta‑territoires 2015 », matérialise les flux innombrables du monde moderne dans sa création Vortex et, avec l’impression 3D, il élabore des sculptures magistrales. Botaniste, il imagine des jardins virtuels aux couleurs luxuriantes – les installations Fractal Flowers et Sur-natures –, animés de fleurs magiques qui poussent et renaissent sans fin. Dans ses paysages, les fleurs se transforment et réagissent à l’approche du spectateur ! Inspiré par le travail du plasticien de l’Op Art Jesús Rafael Soto, il imagine des écrans filaires pour « traverser l’œuvre ». Reproduire le vivant, exploiter pixels et images 3D, composer des œuvres interactives qui s’hybrident et changent à l’infini est au cœur de son travail. Tour à tour, il met en lumière de sublimes cathédrales à Cambridge ou à Durham, inondant les voûtes de constellations. Au Maroc, il tapisse places et palais de mosaïques mouvantes, immergeant tout sous des flots d’images. Et quand les gens passent, ils deviennent les acteurs qui modifient l’œuvre, tels les corps nus de Klein badigeonnés de peinture laissant leur empreinte sur la toile blanche. À Paris, le cinéma Les Fauvettes (XIIIe arrondissement) accueille sur ses deux façades des œuvres numériques de l’artiste : des murs de LED pixellisés réalisés avec l’agence d’architecture de Françoise Raynaud, Loci Anima, chargée du remaniement du complexe qui a rouvert ses portes en novembre 2015.

Miguel Chevalier.
Miguel Chevalier. DR
« Magic Carpets », une installation de Miguel Chevalier projetée dans le Castel del Monte, en Italie.
« Magic Carpets », une installation de Miguel Chevalier projetée dans le Castel del Monte, en Italie. DR
Des œuvres de l’artiste occupent aussi les façades du cinéma Les Fauvettes, à Paris.
Des œuvres de l’artiste occupent aussi les façades du cinéma Les Fauvettes, à Paris. DR

Électron libre
Nathalie Junod Ponsard entame son parcours en Asie, en 1989, avec une œuvre présentée à l’observatoire astronomique Jantar Mantar de New Delhi. Elle expose ensuite à Hong Kong, puis au Singapour Art Museum. Lors de la première Nuit blanche à Paris, en 2002, la piscine Pontoise noyée de sa lumière rouge électrise le public. En 2013, elle trouble les repères spatiaux de la Fondation EDF avec son installation L’Épaisseur de la lumière. Étudier la perception, diluer, révéler l’espace, déstabiliser, ainsi travaille Nathalie Junod Ponsard, chercheuse à l’EnsadLab, le laboratoire de l’École nationale supérieure des arts décoratifs, à Paris, où elle enseigne également, tout en continuant à créer : une Capsule hypnotique où le corps au repos reçoit des vibrations visuelles, un hommage au peintre américain Mark Rothko au Palais des expositions, à Rome, des installations pérennes au Centre Pompidou ou au Macro, le musée d’Art contemporain de Rome. Invitée à Chengdu, en Chine, en 2014, elle y expose à la fois une rétrospective photo et vidéo de ses œuvres au Centre Greenland 468 et son installation Glissement de la lumière au MOCA (musée d’Art contemporain) à l’occasion du festival Croisements ; l’année suivante, le musée Luxelake y accueille L’espace s’écoule. À Paris, le soir, la fontaine de la place André-Malraux s’illumine de son Crépuscule persistant (commande du ministère de la Culture), tandis qu’un voile d’Étendues latérales glisse sur la Galerie des Gobelins.

Nathalie Junod Ponsard.
Nathalie Junod Ponsard. DR
« La Nouvelle Vague » (2014), de Nathalie Junod Ponsard, au-dessus d’un bassin du Temple Hotel, à Pékin.
« La Nouvelle Vague » (2014), de Nathalie Junod Ponsard, au-dessus d’un bassin du Temple Hotel, à Pékin. DR
« Horizon persistant » (2008), de Nathalie Junod Ponsard, sur la façade de la maison Hermès, à Paris.
« Horizon persistant » (2008), de Nathalie Junod Ponsard, sur la façade de la maison Hermès, à Paris. DR
Oeuvre de Nathalie Junod Ponsard.
Oeuvre de Nathalie Junod Ponsard. DR

Bâtisseur de rêves
Siderxénon, l’un des premiers projets de Yann Kersalé, en 1981, mettait en lumière le haut-fourneau de Caen, faisant un spectacle du foyer embrasé de l’édifice. La muse de l’artiste, c’est la nuit, la « matière noire » dans laquelle il repère un paysage et décèle la spécificité d’un lieu. Hanté par les phénomènes naturels, en particulier les fonds marins, il donne à voir l’« encéphalogramme de la mer » dans son « expédition » Le songe est de rigueur, à la pointe de la Torche (Bretagne), en 1986. En 2011, à l’Espace Fondation EDF, Sept fois plus à l’ouest met en scène des images captées sur sept sites bretons mis en lumière par l’artiste au cours de l’année. Mais Yann Kersalé est tout aussi passionné par les villes. Peu attiré par le circuit des galeries, il travaille avec des ingénieurs et des architectes sur des bâtiments novateurs. Entre chien et loup, certains édifices urbains, tels des phares, se parent de ses habillages lumineux : En rives aux Docks de Paris, les entrepôts revus par Jakob + MacFarlane ; Miroir de mer sur l’immeuble One Central Park de Jean Nouvel à Sydney ; Mer veille au Mucem de Rudy Ricciotti, à Marseille, dont les constellations de LED révèlent la résille de béton ; ou encore, à Bordeaux, le pont Chaban-Delmas de Thomas Lavigne et Christophe Chéron, dont la couleur varie en fonction de la hauteur de la marée. Également designer, il a créé une lanterne sanglée de cuir pour Hermès et une balise en cristal pour Baccarat.

Yann Kersalé.
Yann Kersalé. Anne de Vandière
« Pont Chaban-Delmas » (2013), de Yann Kersalé, sur le pont de Thomas Lavigne et Christophe Chéron, à Bordeaux.
« Pont Chaban-Delmas » (2013), de Yann Kersalé, sur le pont de Thomas Lavigne et Christophe Chéron, à Bordeaux. Christophe Goussard
« Miroir de mer » (2013), de Yann Kersalé, sur un immeuble de Jean Nouvel, à Sydney.
« Miroir de mer » (2013), de Yann Kersalé, sur un immeuble de Jean Nouvel, à Sydney. Yann Kersalé / SNAIK
« Mer veille » (2013), de Yann Kersalé, sur le Mucem de Rudy Ricciotti, à Marseille.
« Mer veille » (2013), de Yann Kersalé, sur le Mucem de Rudy Ricciotti, à Marseille. Matthieu Colin

Installations et néons
Fort de quarante années de carrière, Claude Lévêque compte à son actif de multiples expositions à New York, Tokyo, Rome, Berlin, chez l’ancien galeriste Yvon Lambert, à la FIAC, à la MEP… Il a représenté la France à la Biennale de Venise 2009 et rejoint la galerie Kamel Mennour. Sa sensibilité à vif apparaît dans un autoportrait avec une baignoire en acier (un cercueil) portant l’inscription « Claude ». Inventif, il n’hésite pas à utiliser pour ses projets tout un tas de trouvailles et de matières ordinaires. Avec des néons, il écrit sur le toit du théâtre de l’Odéon : « The world is yours » (le monde vous appartient) ; et, quand il a le blues, il affirme : « Nous allons tous mourir ». En 2014 et 2015, il réalise in situ les deux parties de Sous le plus grand chapiteau du monde, au musée du Louvre, à Paris : un néon rouge enflamme la Pyramide, puis, dans les fossés, un chemin de lumière mauve mène à un spectacle de chaises renversées projetant leurs ombres sur des voiles. Pour la ville de Montreuil, il a créé Modern Dance, des cercles de fibre optique ceinturant le château d’eau du quartier du Bel-Air. Pour l’extension du haut‑fourneau U4 à Uckange, en Moselle, Tous les soleils (commande du ministère de la Culture), le superprojet débuté en 2007, propose un parcours lumineux ponctué de belvédères. Jusqu’en janvier 2017, on peut contempler son installation La Tempête au sein de l’exposition « Archéologie du présent », au musée d’Art moderne et contemporain de Saint-Étienne.

Claude Lévêque.
Claude Lévêque. Jérôme Panconi
« Tous les soleils » (2007-2016), de Claude Lévêque, à Uckange (Moselle).
« Tous les soleils » (2007-2016), de Claude Lévêque, à Uckange (Moselle). Marc Domage
« La Tempête » (2015), de Claude Lévêque, au musée d’Art moderne et contemporain de Saint-Étienne.
« La Tempête » (2015), de Claude Lévêque, au musée d’Art moderne et contemporain de Saint-Étienne. Claude Lévêque
« Modern Dance » (2015), de Claude Lévêque, à Montreuil.
« Modern Dance » (2015), de Claude Lévêque, à Montreuil. Julien Joubert

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