BEAU-LIVRE : Pablo Reinoso, l’art sans les embrouilles

La première monographie du sculpteur et designer franco-argentin Pablo Reinoso rétablit l’équilibre. Après ça, son célèbre banc Spaghetti ne devrait plus être l’arbre cachant la forêt de quarante ans de projets. Lesquels balisent un univers subtil et structuré.

Sorte de roi fainéant des tables basses, le beau livre XXL rend circonspect. A tort en ce qui concerne Pablo Reinoso : son ouvrage nous fait entrer de plain-pied dans l’univers de ses créations multiples. Extraordinaire, le voyage qu’il propose se fait d’abord dans le temps, avec des photos d’atelier géniales, des seventies à aujourd’hui. Le livre montre de nombreuses œuvres in situ de l’artiste sans se transformer en simple catalogue.

El Virapita (1975).
El Virapita (1975). Pablo Reinoso

En 1987, En Catimini est un hybride mi-installation mi-sculpture. En bois dur du Gabon type pierre de M’Bigou et ardoise, l’œuvre rappelle étrangement Le Chien de Giacometti. Curieusement, le banc Spaghetti (2006) constellé ou interrompu de folles lattes de bois et d’entrelacs déchainés, est devenu le symbole de son œuvre. Au gré des commandes, il en existe de multiples variantes.

Banc Double Spaghetti (2006).
Banc Double Spaghetti (2006). Rodrigo Reinoso

Quand l’artiste en a eu assez du bois, il est passé à la courbure du métal. Depuis l’été 2016, le très symbolique banc Racines de France, un dessin de métal noir en 3 D, habite l’espace de la pelouse donnant sur la terrasse sud du Palais de l’Elysée. Resté emblématique de l’introduction du design sous les ors de la République, le couple Pompidou aurait adoré. Mais le sculpteur né en Argentine parle surtout de « racines plurielles » de la France. Elles sont désormais plantées dans le sol de la première demeure du pays. Il en existe une autre version dans les jardins de l’ambassade de France à Buenos Aires. Le livre milite sans le vouloir pour l’idée qu’on peut avoir ce genre de succès sans être un artiste officiel tout lisse.

Banc Racines de France (2016) installé au Palais de l’Elysée.
Banc Racines de France (2016) installé au Palais de l’Elysée. Rodrigo Reinoso

Malgré les différences de profils, plusieurs créateurs d’origine argentine ont en commun la réalité de l’exil et un certain rapport à la France. Certains ont aussi en commun un fort désir d’expérimentation et de brouillage des frontières assez seventies. On pense sans tout mélanger non plus à Copi, Alfredo Arias, Facundo Bo, Marcial Di Fonzo Bo ou à la costumière Cidalia da Costa dans le théâtre contemporain français. Mais aussi à un architecte comme Marcelo Joulia, floutant les frontières entre architecture, restauration, librairie, Paris et Shanghai ! Reinoso lui a ourdi un jour Thoneteando, un film de 6 minutes et demi avec la danseuse et chorégraphe espagnole Blanca Li.

Reinoso fait ainsi partie de ceux qui n’ont pas trop peur de se planter. En 2002, peu de designers concevaient des installations. Le Reinoso sculpteur pouvait, lui, proposer Ashes to Ashes, une installation à la Casa de Americas à Madrid. Les lattes de bois descendaient du plafond jusqu’au sol, comme redevenues vivantes.

« Ashes to Ashes » de Pablo Reinoso (2002).
« Ashes to Ashes » de Pablo Reinoso (2002). Pablo Reinoso

Ce travail du bois est à l’origine d’un certain succès médiatique. On retrouve son iconique banc Spaghetti aussi bien à l’hôtel du Marc de Veuve Clicquot à Reims, comme une évocation de la vigne, que dans les œuvres de la foire d’art contemporain de Bâle.

Une des nombreuses moutures du banc Spaghetti (2008).
Une des nombreuses moutures du banc Spaghetti (2008). Pablo Reinoso

L’artiste courbe et sculpte le bois comme un artisan chez Thonet. Encore récemment au restaurant de la Maison de L’Amérique latine, les rhizomes vous accueillent en bois à l’entrée avant de poursuivre la conversation en métal noir sur le sculptural banc du jardin. Occuper ainsi l’espace n’est intéressant que si on y développe quelque chose quelque chose de personnel, qu’on ne retrouve pas, tel quel, partout, comme une recette.

Sculpture Laocoonte de Pablo Reinoso (2014).
Sculpture Laocoonte de Pablo Reinoso (2014). Pablo Reinoso

Pas étonnant que le livre, très visuel, photos d‘archives comme de Rodrigo Reinoso, l’un de ses fils, ait autant de substance, pas du tout dilué dans son grand format. Les textes sont signés du philosophe Michel Serres (un ami récent qui l’a vite capté), de Gérard Wajcman (écrivain et psychanalyste), ainsi que du journaliste et critique d’art Henri-François Debailleux.

Le Galpon, nouvel atelier de Pablo Reinoso à Malakoff (92).
Le Galpon, nouvel atelier de Pablo Reinoso à Malakoff (92). Rodrigo Reinoso

Tous donnent du sens à ce qui pourrait aussi être un non sens commode, source de questionnements sans réponses. Personne n’a écrit sur Reinoso dans une novlangue absconce. Du coup, c’est un livre pour tout le monde. Comme si Reinoso, bien connu, c’était l’autre Pablo.

Monographie de Pablo Reinoso, Editions 5 Continents, 280 pages, 80 €.

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