Archi-story : L’incroyable histoire de la villa Muller

Bruxelles, 2006. Amaury De Smet, 15 ans, se met en tête de percer le secret de la villa Muller, splendide résidence de 600 m2. Elle ne livrera ses secrets qu’une fois franchis les obstacles d’une vraie aventure. Aujourd'hui, tout est en place pour la garder intacte, comme sur les photos réalisées avec le photographe Serge Brison. IDEAT vous raconte les dessous de cette découverte…

En 2006, Amaury De Smet, 15 ans, répond à l’invitation d’une amie à une spaghetti party. Il ne sait pas encore que cette soirée va changer sa vie… Sous la houlette avisée de son père, Amaury a déjà effectué un premier stage d’architecture. Le jour où il se rend chez cette amie, du côté de Rhode Saint Genèse, au sud de Bruxelles, la villa scotche l’élève accro aux cours d’histoire de l’art. Sentant la singularité de cette maison posée au bord d’un étang, le jeune homme pose des questions : quand ? qui ? pour qui ? « On n’en sait rien », répond la famille qui a déjà cherché du côté des archives communales. Le dossier est vide, le mystère entier. La famille de son amie a acheté la maison en 2001.

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Amaury De Smet va mettre huit ans pour retracer l’histoire de la villa car beaucoup d’archives ont été déplacées ou détruites durant la Seconde Guerre mondiale. En 2014, le jeune homme met finalement la main sur un dossier de douze plans d’exécution de la maison. Entre signature illisible et cachet à demi-effacé, le pugnace Amaury déchiffre la mention M. Spittael, 2, rue du Tournoi à Forest. Il remonte la piste jusqu’à l’architecte Marcel Spittael. Amaury découvre alors une douzaine de ses projets au travers de témoignages. Avec les relevés cadastraux, le Tintin détective retrouve le nom du commanditaire de la villa, un certain A. Muller, qui, en 1938, date de la construction de la maison, vivait à Buenos Aires. On dirait du Modiano… Amaury cherche du côté de la famille de l’épouse du commanditaire, Amélie Steinkuhler et retrouve sa nièce qui a brièvement connu la maison.

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L’idée d’écrire un livre s’impose. En Belgique, la plupart des éditeurs d’architecture déclinent : « Vous avez 23 ans et on ne connait ni la maison ni l’architecte. » « Châssis, vitres, poignées de portes, cuisines, salles de bains… Tout était intégralement conservé. Et rien que pour ça, il fallait en parler ! », nous confie-t-il. Avec les images de Serge Brison, photographe spécialiste en architecture, Amaury De Smet persiste et conçoit une première maquette de l’ouvrage qu’il montre à l’architecte et éditeur Maurice Culot (AAM Editions).

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Convaincu, ce dernier publiera le livre. C’est alors qu’Amaury interviewe la nièce du propriétaire : les Muller sont une famille originaire d’Anvers et du Nord de la France. Le couple s’établit en 1919 en Argentine. Armand Muller se tourne vers le commerce de terres et revient en fils prodigue en Belgique. D’où la commande d’une demeure à Spittael, l’architecte de l’Institut de médecine tropicale d’Anvers. Le permis de bâtir est signé en 1938 et la maison livrée en décembre-janvier 1940.

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Pendant la guerre, seul un couple de gardiens occupe la villa et il s’enfuit à l’arrivée des soldats allemands. En 1947, Armand Muller meurt à Buenos Aires d’une crise cardiaque en jouant au golf. Souffrante, son épouse Amélie revient en Belgique et s’éteint deux mois après son retour. Le couple n’ayant pas d’enfants, c’est le frère d’Amélie qui hérite de la villa et la vend à des parents éloignés. Plusieurs familles s’y succèdent alors. Selon Amaury, la construction de cette maison pourrait coûter aujourd’hui entre 20 et 30 millions d’euros : « Feuille d’or, marbres splendides, bois extraordinaires, châssis en acajou massif… Ce serait inimaginable aujourd’hui. » Fait extraordinaire, à quelques minimes modifications près, la maison est toujours dans son état d’origine. « Les propriétaires ont été soigneux au point de stocker à la cave les éléments défectueux, éviers, bidets, robinets ou portes », précise le jeune homme. Seul le portail a été rénové, le système électrique transformé et l’une des remises transformée en salle de bains.

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A la sortie du livre, les Monuments et sites flamands contactent l’auteur. Au vu de l’ouvrage, érudit et richement documenté, la décision est prise : il faut lancer une procédure de classement pour préserver le lieu. Amaury De Smet mobilise alors un comité scientifique européen de soutien pour avertir le ministre responsable. Dix acteurs culturels vont signer sa lettre, du doyen de la faculté d’architecture de Bruxelles à Paul-Hervé Parsy, ex-administrateur de la Villa Cavrois. Amaury De Smet précise aussi que « si en France, un bien prend de la valeur quand il est classé ; en Belgique, c’est le contraire. Personne ne veut vivre dans un bâtiment où l’on doit avoir une autorisation pour faire la moindre modification. » L’arrêté de classement provisoire a néanmoins été signé en onze jours, un record national. Aujourd’hui, Amaury De Smet n’a qu’un souhait : voir la villa Muller traverser le temps entre de bonnes mains…

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A lire : Villa Muller, Marcel Spittael, 1938. Amaury De Smet, Photographies Serge Brison. AAM Editions. 35 euros.

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