40 ans après, Piano et Rogers se livrent sur le Centre Pompidou

Lors du vernissage de l'exposition « Renzo Piano & Richard Rogers » présentée actuellement par le Centre Pompidou, les deux architectes sont revenus sur la folle histoire du bâtiment inauguré en 1977.

Quarante après son inauguration, le Centre Pompidou clôt une année de commémorations en rendant hommage à ses deux architectes. Le musée retrace actuellement la genèse de son bâtiment devenu iconique dans une salle dédiée, inaugurée le 13 décembre dernier. Des débuts mouvementés, marqués par un chantier de six années et de nombreuses polémiques… L’occasion pour IDEAT de recueillir les confidences de Renzo Piano et Richard Rogers à propos de cette épopée architecturale sans précédent.

A l’emplacement du Centre Pompidou se trouvait autrefois un vaste parking et un îlot insalubre situés dans la continuité des halles Baltard.
A l’emplacement du Centre Pompidou se trouvait autrefois un vaste parking et un îlot insalubre situés dans la continuité des halles Baltard. © Centre Pompidou

Une aventure à laquelle ils ont bien failli ne jamais participer… Au départ, plutôt « suspicieux envers le concours » organisé en 1971, les deux architectes, tout juste associés, sont finalement convaincus par la présence de Jean Prouvé à la tête du jury, et cela malgré sa formation d’ingénieur. « Un choix courageux dans la patrie des Beaux-Arts » qui les conforte dans leur idée de présenter leur projet parmi les 681 propositions envoyées du monde entier.

Derrière une maquette, le panneau original de Renzo Piano et Richard Rogers qui leur permit de remporter le concours.
Derrière une maquette, le panneau original de Renzo Piano et Richard Rogers qui leur permit de remporter le concours. ©Hervé Veronese Centre Pompidou

« Utopistes sans le savoir », selon les mots de Renzo Piano, ils dessinent alors un «  projet révolutionnaire », différent du bâtiment actuel mais dans lequel toutes les grandes idées sont déjà présentes : des plateaux immenses, superposés les uns sur les autres (pour dégager la fameuse piazza) et libérés de tout poteau ou élément technique afin d’être les plus flexibles possible. Un choix fonctionnel qui les pousse alors à rejeter la circulation verticale des visiteurs et l’appareillage des gaines et des fluides en façade.

L’édifice se développe en hauteur pour générer un large espace public.
L’édifice se développe en hauteur pour générer un large espace public. © Centre Pompidou

Un parti pris architectural inédit qui leur vaut de remporter la compétition. « Une surprise complète » pour ces « deux garçons mal élevés », étonnés qu’on leur confie la construction d’« un bâtiment prévu pour durer 500 ans » comme le leur rappelle alors Georges Pompidou. Mais si le projet gagne le soutien du président, l’opinion publique ne tarde pas à le décrier, encouragée par la presse généraliste et même spécialisée.

Affichées au mur, les archives témoignent de la construction du bâtiment et de sa difficulté à être accepté par le grand public.
Affichées au mur, les archives témoignent de la construction du bâtiment et de sa difficulté à être accepté par le grand public. ©Hervé Veronese Centre Pompidou

« L’erreur Beaubourg » comme le rebaptisé alors L’Architecture française essuie des critiques venues de toute part, y compris d’architectes. Notamment Claude Parent, pourtant réputé pour l’audace de ses réalisations. Qualifié de « supermarché culturel », de « raffinerie » voire carrément de « monstre » par les journaux de l’époque, le « bâtiment qui divise » selon l’Herald Tribune préoccupe autant les esprits car il est « contre la logique » de l’époque souligne Renzo Piano.

Rejetées à l’extérieur du bâtiment pour libérer les plateaux, la structure et les circulations façonnent les façades.
Rejetées à l’extérieur du bâtiment pour libérer les plateaux, la structure et les circulations façonnent les façades. © Centre Pompidou

« Conçu comme une ville » parcourue d’une « chenille » qui fait office de « rue principale » pour Richard Rogers, le Centre Pompidou déroute autant par ses façades, pas assez nobles pour un musée, que par son organisation spatiale, sans hiérarchie. Une « liberté qui fait justement sa force » d’après son compère italien. « Tout est extrême » et « rien n’est figé ». A l’image des premières expositions, agencées à partir de parois simplement suspendues à des cimaises. Une système de partition « volé à Mies van der Rohe » et subtilement décollé du sol pour conserver la fluidité spatiale.

A l’entrée de l’exposition, une photographie des premiers accrochages accueille les visiteurs.
A l’entrée de l’exposition, une photographie des premiers accrochages accueille les visiteurs. ©Hervé Veronese Centre Pompidou

Pour l’Italienne Gae Aulenti, les œuvres semblent « flotter » dans l’espace et, pour elle, c’est loin d’être un compliment… En 1985, alors qu’elle peaufine la muséographie du futur musée d’Orsay, l’architecte d’intérieur et designer (elle est l’auteure de la lampe Pipistrello) est chargée de réaménager le centre dont les collections ont déjà pratiquement doublé. Elle rythme alors les plateaux de salles pérennes, rapidement accusées de dénaturer leur flexibilité. S’il préfère les espaces ouverts, Richard Rogers « regarde néanmoins ses changements avec tranquillité ». Ce qui compte pour lui, c’est l’allure du bâtiment dans son ensemble…

Utilisées pour faire la jonction entre poteaux et poutres, les gerberettes sont devenues l’emblème de toute la structure du musée.
Utilisées pour faire la jonction entre poteaux et poutres, les gerberettes sont devenues l’emblème de toute la structure du musée. © Centre Pompidou

« Les situations, les normes et les technologies provoquent des changements inévitables. » En 1997, la « chenille » devient ainsi réservée aux visiteurs munis d’un billet tandis que l’entrée de la bibliothèque, gratuite, est déplacée à l’arrière du bâtiment. Malencontreuse, cette dernière évolution sera bientôt un mauvais souvenir pour ses architectes grâce au projet de l’atelier Canal. Désignée pour réaménager la bibliothèque à partir de 2019, l’agence de Daniel et Patrick Rubin a fait le choix de revenir aux sources du bâtiment pour retrouver les accès et les grands plateaux libres d’origine.

Fièrement exposées au plafond de chaque niveaux, les poutres en treillis traversent le bâtiment dans toute sa largeur pour éviter l’emploi de poteaux.
Fièrement exposées au plafond de chaque niveaux, les poutres en treillis traversent le bâtiment dans toute sa largeur pour éviter l’emploi de poteaux. © Centre Pompidou

« Un bon projet » selon Renzo Piano même s’il pense qu’« il ne faut pas avoir peur de questionner » une architecture et une organisation spatiale imaginées au début des années 1970. Car « les changements apportent aussi de la force », l’important est qu’ils soient « utopiques ». Un avis partagé par l’architecte britannique pour qui un « esprit révolutionnaire » s’avère aujourd’hui plus que nécessaire en cette période de Brexit…

Une exposition anniversaire

Dans une salle du parcours consacré à l’Art Moderne, l’exposition sur la naissance du bâtiment regroupe des maquettes, plans, coupes et photographies de chantier qui racontent la conception du musée par les deux architectes. Le tout est cerné de coupures de presses pour prendre conscience de la controverse dont il fut l’objet à l’époque.

Du 13 décembre 2017 au 12 février 2018.
Au Centre Pompidou, place Georges-Pompidou, 75004 Paris.
De 11h à 21h, tous les jours sauf le mardi.
Tarif : 14 €. Tarif réduit : 11 €.

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