La Havane, une révolution par le béton

À la fin des années 40, une jeune génération d’architectes formés à La Havane invente une version cubaine du mouvement moderne. Mais la révolution de 1959 sonne le glas de cet élan créatif, prolifique et avant-gardiste. Heureusement, les édifices de béton sont toujours visibles aujourd’hui dans la ville, comme autant de précieux témoins de l’Histoire…

Dans l’imaginaire collectif, l’architecture de La Havane se résume encore trop souvent aux somptueuses bâtisses baroques et néoclassiques de son centre historique, la Habana Vieja (la « vieille Havane »), classé au patrimoine mondial de l’Unesco depuis 1982. Pourtant, la ville recèle un autre trésor national : « Le mouvement moderne cubain. C’est notre patrimoine architectural le plus riche et surtout le plus cubain, bien plus que le style colonial, affirme le jeune architecte Orlando Inclan, qui travaille aux côtés de l’historien de la ville Eusebio Leal Spengler. C’est même le premier style architectural que l’on peut considérer comme réellement cubain ! »

Un immeuble du Vedado aux couleurs de ciel sans nuages.
Un immeuble du Vedado aux couleurs de ciel sans nuages. Jean-Claude Figenwald

« La Havane a été un formidable laboratoire d’idées au milieu du XXe siècle », complète José Linares Ferrera, architecte septuagénaire qui préside aujourd’hui le Conseil international des musées (ICOM) à Cuba et participe à la Commission nationale des monuments. Il nous rappelle les faits : « Après la Seconde Guerre mondiale, Cuba et La Havane en particulier sont riches. Le Collège des architectes (l’équivalent de l’Ordre en France, NDLR) est très fort et respecté, tout comme l’école d’architecture. Ses étudiants complètent souvent leur formation par des stages aux États-Unis, en Amérique latine, en France ou en Angleterre. Lors de leurs voyages, ils découvrent que de nouvelles tendances ont émergé dans l’architecture et l’urbanisme. L’école leur présente les beaux-arts comme la référence à suivre, mais eux ne veulent plus de cette base classique qu’on leur impose. Un mouvement contestataire se forme. Un jour de 1947, certains d’entre eux (Frank Martinez, Ricardo Porro, Nicolás Quintana…) décident même de brûler symboliquement, dans la cour de l’université, le Traité des cinq ordres d’architecture de Vignole, le théoricien italien de la Renaissance. »

Leur message est clair : ils veulent s’affranchir de l’éclectisme et du néoclassicisme pour se tourner vers de nouveaux modèles. Le Style international et les idéaux européens les séduisent. Désormais, ils veulent s’inspirer de Le Corbusier, Walter Gropius, Frank Lloyd Wright, Mies van der Rohe ou Richard Neutra (le seul à avoir réalisé un chantier à La Havane, la superbe maison Schulthess). Comme eux, ils souhaitent privilégier les formes fluides et épurées, exploiter des matériaux comme le béton armé, l’acier et le verre, et se passer des artifices décoratifs.

Leurs débats, relayés et nourris par les magazines spécialisés, vont bon train, mais tous se rejoignent sur l’essentiel : ils veulent définir une expression cubaine de l’architecture moderne. Pour eux, le pays a son histoire, son identité, ses ressources et même son climat (tropical), qui constituent autant d’éléments différenciants. L’un d’eux, Eugenio Batista (rien à voir avec el Presidente Fulgencio Batista), énonce trois constantes à suivre, les 3 P (comme patio, persienne et portique), qui deviendront une référence. « Le mouvement moderne cubain s’est approprié l’esprit, les codes et les formes du modernisme international, mais en y incluant la couleur, la lumière, les grands espaces, la végétation et l’influence coloniale : des caractéristiques qui nous sont propres », résume Rita María Hernández Gonzalo, architecte et conseillère à Docomomo Cuba, un centre de ­documentation et de  promotion de l’architecture, du design et de l’urbanisme.

Faute d’entretien, les gradins du stade José-Martí (1940), sur le Malecón, menacent de s’effondrer.
Faute d’entretien, les gradins du stade José-Martí (1940), sur le Malecón, menacent de s’effondrer. Jean-Claude Figenwald

Dès les années 40, plusieurs projets préfigurent une évolution profonde. Parmi eux : le stade José-Martí sur le Malecón (le front de mer de La Havane) ; le cinéma 23 y 12, actuel siège de l’Institut cubain des arts et de l’industrie cinématographiques (Icaic) ; l’église Santa Rita, de Víctor Morales ; le Radiocentro, de Junco, Gastón et Domínguez, devenu le cinéma Yara ; l’immeuble Solimar, de Manuel Copado, clairement influencé par le Bauhaus ; et le Centre médical et chirurgical, de Max Borges Recio.

Autre construction remarquable des années 40, le cinéma Yara (ex-Radiocentro) avec sa toiture courbée (Junco, Gastón et Domínguez, 1945-47).
Autre construction remarquable des années 40, le cinéma Yara (ex-Radiocentro) avec sa toiture courbée (Junco, Gastón et Domínguez, 1945-47). Jean-Claude Figenwald

Peu après, la rupture devient plus franche : « À la fin des années 40, explique Rita María Hernández Gonzalo, plusieurs constructions, essentiellement des maisons particulières, rompent nettement avec le style colonial, intègrent l’épure du mouvement rationaliste et ajoutent des éléments fonctionnels. Ainsi, celle de José Noval Cueto, réalisée par Mario Romañach, fut vraiment la première à suivre les préceptes du modernisme européen. »

Dans le quartier Centro Habana, l’immeuble Solimar est une curiosité d’inspiration Bauhaus signée Manuel Copado (1944).
Dans le quartier Centro Habana, l’immeuble Solimar est une curiosité d’inspiration Bauhaus signée Manuel Copado (1944). Jean-Claude Figenwald

En pratique

Y aller
TUI propose un autotour « Découverte de Cuba » de 9 jours/7 nuits ou 13 jours/11 nuits à partir de 1 939 € par personne. Au programme : La Havane, Cienfuegos, Trinidad, Santa Clara et Varadero. Le prix comprend les vols aller-retour, 6 nuits d’hôtel avec petits-déjeuners (formule tout inclus à Varadero) et 7 jours de location de voiture en catégorie économique.
Tél. : 0 825 000 825. Tui.fr

Corsair opère deux vols par semaine au départ de Paris-Orly vers La Havane. En plus des classes Economy et Premium Grand Large, une classe Business est proposée avec des sièges convertibles
en lits et une gastronomie haut de gamme à bord.
Corsair.fr

À lire
Havana Modern: 20th-Century Architecture and Interiors, de Michael Connors (en anglais), éd. Rizzoli New York, 2014.
The Havana Guide: Modern Architecture 1925-1965, d’Eduardo Luis Rodriguez (en anglais), éd. Princeton Architectural Press, 2000.

À visiter
Maqueta de La Habana : une reproduction complète de La Havane en miniature, à l’échelle 1 : 1 000 et sur 144 m2, avec un code couleur permettant d’identifier la période de construction des bâtiments.
Calle 28 No 113, entre la Avenida 1 y 3, Miramar. Tél. : +53 7 202 7303.

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