Le studio milanais de Michele De Lucchi, sculpteur de bâtiments

Architecte, designer, sculpteur de bâtiments, Michele De Lucchi est inclassable. Aujourd’hui encore, il croit à l’irrévérence et à la provocation – les « moyens indispensables pour aller plus en profondeur dans les choses » – tout en réconciliant l’ancien et le moderne. D’un côté, il flirte avec les plus importantes entreprises internationales et réalise des projets d’architecture à très grande échelle et, de l’autre, il soutient sans limites l’expérimentation et le design façonnés par le savoir-faire des artisans.

Le dessin est sa passion et nombre de ses esquisses sont conservées dans une série de précieux petits cahiers. « J’utilise le dessin comme moyen de fixer les idées, les moments, les inspirations, les sensations. Pendant des années j’ai dessiné. L’arrivée de l’ordinateur a tout transformé. » Dans cet univers harmonieux, créé à son image, les photos d’amis designers côtoient les prototypes, les livres, les souvenirs… S’y niche pourtant le goût pour la rupture que Michele De Lucchi affectionne déjà du temps de ses études d’architecture à Florence, à l’époque du Radical Design, au sein du groupe Alchimia.

Michele De Lucchi.
Michele De Lucchi. Henri del Olmo

Dans les années 80, Memphis – qui se définit comme un « mouvement à la charge révolutionnaire, ironique, désacralisé, radical » – voit le jour sous l’impulsion d’Ettore Sottsass. S’il tend à la provocation, son objectif fondamental vise à stimuler, innover. De Lucchi en devient l’un des jeunes protagonistes. Responsable du design chez Olivetti de 1988 à 2002, il se tourne ensuite vers des projets expérimentaux pour Compaq Computers, Philips, Siemens, Vitra… En parallèle, en tant qu’architecte, il compte à son actif de nombreux immeubles au Japon, en Allemagne, en Suisse. Très prolifique en Italie, il réalise notamment des chantiers pour de grands groupes tels qu’Enel, Poste Italiane, Telecom Italia, Hera, Intesa Sanpaolo… Redéfinissant leur image, il introduit des innovations tant techniques qu’esthétiques, « toujours prêt à sauter dans le train des changements ».

Détail du portemanteau en bois « Tanti Saluti ».
Détail du portemanteau en bois « Tanti Saluti ». Henri del Olmo

Ces dernières années, Michele De Lucchi a, en matière d’architecture, répondu à des commandes publiques et privées. En Géorgie, à Tbilissi, il signe deux œuvres en verre : le ministère des Affaires étrangères et le pont de la Paix, de même que la tour oblique du Radisson Blu Hotel. Lors de l’Exposition universelle de 2015, à Milan, son pavillon Zero, co-réalisé avec Davide Rampello, remporte un franc succès, ainsi que l’Expo Center, superbe espace multi-fonction pensé pour les événements culturels et les spectacles, construit en matériaux naturels, démontable et recyclable.

Typique des maisons milanaises du XXe siècle, la cour intérieure, transformée en jardin de détente.
Typique des maisons milanaises du XXe siècle, la cour intérieure, transformée en jardin de détente. Henri del Olmo

Toujours à Milan, dans le nouveau et dynamique quartier de Garibaldi-Porta Nuova, Michele De Lucchi a conçu l’UniCredit Pavilion. Imaginé comme une graine entourée de végétation, au pied des gratte-ciel, cet autre lieu multi-fonction comprend un auditorium, une salle d’exposition, un espace polyvalent au sommet – la Greenhouse –, et Mini Tree, une crèche pour les tout-petits. Indissociable de l’architecture, le design occupe une place importante dans la carrière du créateur. À l’image de sa collaboration avec Artemide, symbolisée par Tolomeo, la lampe la plus vendue au monde. Avec Alessi, le designer expérimente l’objet du quotidien, comme dernièrement Pulcina, la cafetière à expresso née d’une étroite coopération avec Illycaffè.

Sur la table « Cairo », dessinée pour Memphis, la nouvelle cafetière « Pulcina » pour Alessi.
Sur la table « Cairo », dessinée pour Memphis, la nouvelle cafetière « Pulcina » pour Alessi. Henri del Olmo

En parallèle, De Lucchi a développé une entité à part : Produzione Privata, dont l’objectif est de « cultiver l’expérimentation en proposant des objets exécutés avec des techniques artisanales. » Produzione Privata peut créer et produire des objets hors norme, parfois non acceptés par le public. Une démarche parfaitement justifiée par le créateur : « La collaboration avec l’artisan est fondamentale. Elle permet de faire des choses que l’industrie ne peut pas faire. C’est le laboratoire expérimental de la grande industrie, car celle-ci n’a pas droit à l’erreur. »

De cette confrontation entre conception et techniques manuelles, de cette fusion des savoirs, naissent les objets « justes ». Certains restent dans le circuit des collectionneurs, d’autres sont édités et distribués à l’international. L’artisan Michele De Lucchi aime lui-même donner forme au bois. C’est ainsi qu’il sculpte la série « Le Casette », des miniatures de constructions denses d’émotion, issues de bois mort et taillées à vif dans la souche brute, débitées en petits morceaux, puis montées et peaufinées. Muni de sa tronçonneuse, il fait preuve d’une habileté étonnante et d’une extrême douceur. Travail de création, détente et réflexion pour se ressourcer…

Sur un palier, un groupe de modèles d’architectures réalisés en bois.
Sur un palier, un groupe de modèles d’architectures réalisés en bois. Henri del Olmo

Ses projets ? À Milan, il intervient dans l’historique station-service Agip de Piazzale Accursio investie par l’entrepreneur Lapo Elkann pour y donner naissance à Garage Italia Customs, futur temple de la voiture customisée, enrichi d’un restaurant dirigé par le chef étoilé Carlo Cracco. À Arese, aux portes de Milan, il a dessiné Il Centro, un centre commercial parmi les plus grands d’Europe, sur le site des anciennes usines Alfa Romeo. L’art du contrepied, toujours.

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