Art Paris : François Piron met en lumière les artistes de l’ombre

20 ans, 20 artistes ! Art Paris Art Fair a décidé de soutenir le marché de l’art français en célébrant sa diversité. De François Arnal ou Vera Molnar, nés en 1924, à Hervé Di Rosa ou Yves Trémorin, de trente-cinq ans leurs cadets, c’est une histoire de l’art français des années 50 à aujourd’hui qui défile au Grand Palais. Une histoire qui s’écrit en dehors des circuits traditionnels. Quatre questions à François Piron, critique d’art et éditeur, chargé de cette sélection.

Pourquoi est-il pertinent de poser un regard sur la scène française dans une foire qui s’honore d’accueillir 142 galeries issues de 23 pays ?
François Piron : Art Paris n’est plus, depuis longtemps, une foire 100 % française, mais elle ne veut pas non plus se mesurer à la FIAC dont le propos est internationaliste. Cette sélection a pour ambition de reclasser des pratiques artistiques qui ont été écartées de l’histoire officielle de l’art contemporain en France. La question est la même que celle qui sous-tendait l’exposition « L’esprit français – Contre-cultures 1969-1989 », organisée à La Maison rouge en 2017 et dont j’étais l’un des commissaires : comment un contexte promeut-il une certaine esthétique et en oublie-t-il d’autres ? Je ne suis pas historien de l’art, mais il me semble que d’autres récits, élaborés à partir de figures qui n’entrent pas dans une catégorie connue, celle des francs-tireurs, peuvent écrire une histoire alternative.

Le critique d’art François Piron.
Le critique d’art François Piron. Photo DR

Quelle est votre définition du franc-tireur ?
Ceux que l’on présente à Art Paris peuvent être classés en trois catégories : les artistes qui ont été connus à un moment donné, puis ignorés pour différentes raisons, ceux qui sont redécouverts aujourd’hui et, enfin, les figures capitales dont il me semblait nécessaire de saluer l’intégrité du parcours. Je pense notamment à Tania Mouraud, dont le travail s’est toujours distingué par une approche réfractaire aux grands mouvements. Elle cultive une pratique qui s’effectue indépendamment des évolutions des formes de l’art. D’autres ont mené des carrières plus irrégulières, au regard de leur production, mais ont fait preuve de fulgurances comme Jean Raine (1927-1986), un proche de Pierre Alechinsky et d’Asger Jorn. Ce dernier a commencé dans l’environnement du mouvement CoBrA, avant de partir réaliser des films aux États-Unis, puis de revenir à la peinture. J’ai aussi tenu à faire figurer ACM, un représentant de l’art brut, c’est-à-dire une frange parallèle à celle de l’art contemporain, les deux mondes se montrant suspicieux l’un envers l’autre. Il est important de se défaire d’un certain nombre de présupposés accolés aux artistes de l’art brut, lesquels empêchent d’analyser les cycles et les évolutions de ce travail.

Premier dessin de Roland Topor (1954), galerie Vallois.
Premier dessin de Roland Topor (1954), galerie Vallois. Roland Topor

Pour quelles raisons ces artistes ont-ils été écartés du récit officiel de l’histoire de l’art ?
Il n’y a pas de schéma directeur. Il s’agit, par exemple, de passages de modes, de circonstances de vies ou de changements de structures. Une galerie qui ferme peut entraîner la fin d’une carrière. Le véritable tournant s’est effectué avec la nomination de Jack Lang au ministère de la Culture. Au début des années 80, l’art contemporain s’est imposé en tant qu’administration, laquelle a créé, de façon militariste, des catégorisations. Les arts plastiques ont alors mis de côté ceux qui avaient des pratiques diverses relevant de l’art et de la littérature ou de l’art et de l’illustration, comme Pierre Klossowski ou Roland Topor – dont l’un des tout premiers dessins sera exposé par la galerie Vallois. Leur travail, considéré comme pas assez artistique, n’intéressait pas les collectionneurs. Pas plus que celui de Blek le Rat, un des pionniers de l’art urbain. Il a beau avoir fait les Beaux-Arts en même temps que les membres de Bazooka (collectif composé notamment de Kiki Picasso et Olivia Clavel, NDLR), c’est un solitaire qui n’appartient à aucune scène. Pourtant ses pochoirs sont emblématiques de cette période, la fin des années 70, et du mouvement punk. Grâce à un amateur de graffitis qui a récupéré un ensemble de palissades protégeant les travaux de la pyramide du Louvre, quelques panneaux d’une intervention sûrement plus ample de Blek le Rat ont été conservés et seront exposés pour la première fois au Grand Palais.

Vénus de Blek le rat (2012), Galerie Ange Basso.
Vénus de Blek le rat (2012), Galerie Ange Basso. Blek le rat

Œuvres sur papier, sur textile, peintures, graffitis… tout distingue ces artistes. Vous les réunissez cependant sous une même bannière, celle de l’art français. En sont-ils bien représentatifs ?
Cette programmation tire en effet dans tous les coins : ce n’est pas un projet basé sur une représentativité mais sur des singularités. J’avais en tête quelques paramètres, comme faire en sorte qu’il y ait un certain nombre de femmes (finalement, cinq sur vingt plasticiens, NDLR), mais dans l’histoire de l’art, même contemporaine, on est toujours dans une asymétrie. C’est une manifestation née de la nécessité de réécrire périodiquement des séquences historiques dont on a hérité. Il ne s’agit pas d’être dans le révisionnisme mais de montrer que le récit est plus complexe : il existe un centre et ses périphéries. Je m’intéresse à l’idée de parcours et de contingences : qu’ils soient connus ou pas, et malgré les aléas de la vie, peu d’artistes arrêtent de travailler. Ils continuent coûte que coûte à créer leur propre environnement artistique. Ceux-là montrent aux jeunes créateurs la diversité du monde parallèle de l’art, et c’est en cela qu’ils sont représentatifs.

Cycle problématique de Jean Raine (1979), galerie Michel Descours.
Cycle problématique de Jean Raine (1979), galerie Michel Descours. Jean Raine

Art Paris Art Fair. Au Grand-Palais jusqu’au 8 avril.

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