Entretien avec India Mahdavi

Douze ans après sa première interview pour IDEAT, India Mahdavi, architecte d’intérieur, designer et éditrice de ses propres collections de mobilier, revient sur son métier et sa manière de l’appréhender aujourd’hui, forte de son expérience et de son triple regard.

Début 2000, vous apparaissiez dans Vogue Paris sur une photo de groupe de designers français qualifié alors de « French Touch ». Referait-on cette photo en 2016 ?
Oui, je m’en souviens. C’était une photo de William Klein sur le thème de « la grande famille du design ». La French Touch a rajeuni. On pourrait refaire cette photo aujourd’hui, mais n’y figureraient pas les mêmes personnes.

La French Touch a-t-elle survécu à Internet et à la globalisation ?
Oui, la French Touch existe toujours. Je n’arrête pas de dire que les Français ont un truc très particulier avec l’architecture d’intérieur. Ils créent effectivement des ambiances, mais le côté narratif est très fort dans leur façon de composer ces intérieurs. Cela fait partie de leur éducation. Il leur faut raconter des histoires, des lieux et des personnes. C’est quelque chose qu’ils font très bien. D’autre part, il existe en France une grande richesse en matière de savoir-faire, d’artisanat et de métiers d’art. Staffeurs, plâtriers, ébénistes, menuisiers, tapissiers, c’est vraiment une chance de les avoir. On ne s’en rend pas compte tant qu’on n’a pas travaillé ailleurs. Ils sont à la France ce que l’industrie du design est à l’Italie.

L’escalier du Monte-Carlo Beach Hôtel (2009).
L’escalier du Monte-Carlo Beach Hôtel (2009). Béatrice Amagat

Cette propension française à la narration correspond à votre habitude d’élaborer des scénarios pour vos projets. Vous rêviez d’ailleurs de devenir réalisatrice de films…
C’est vrai. J’ai d’ailleurs fini par comprendre pourquoi j’avais tellement envie de réaliser des films. Je voulais raconter des histoires et pouvoir créer mon propre monde esthétique. Finalement, je me suis rendu compte qu’avec le métier que j’exerçais, ajouter une dimension narrative aux choses était possible. Avant de commencer un projet, je visualise toujours celui pour qui je vais travailler.

Vous présidez le jury de Design Parade Toulon, nouvelle manifestation consacrée non pas au design, comme à Hyères, mais à l’architecture d’intérieur. Pourquoi avoir accepté ?
J’ai d’abord dit oui par amitié pour Jean-Pierre Blanc (directeur de la villa Noailles et organisateur de Design Parade, NDLR), mais aussi parce qu’il a déjà entrepris, à Hyères, avec Design Parade dans le cadre de la villa Noailles, un travail extraordinaire. J’approuve cette manière de mettre le pied de jeunes architectes d’intérieur à l’étrier. Le métier est difficile. Il n’y avait jusqu’à maintenant aucune manifestation pour eux. Ce travail est tellement lié à un lieu qu’il n’est pas facile de l’exposer. Là, ça se passe dans un hôtel particulier à l’abandon, que l’on investit tout l’été. Chacun des dix architectes d’intérieur aura sa propre pièce. Et l’entrée est libre.

Un bon projet, pour vous, c’est quoi ?
Un bon projet, c’est un bon client. Avec certains, vous pouvez aller très loin. Avec d’autres, moins. C’est très variable. Donc, l’architecte d’intérieur fait de son mieux en permanence.

La rencontre avec le client, c’est le moment déterminant ?
Oui. Parfois, c’est l’architecte qui pousse. Il veut saisir pleinement cette opportunité. Un autre va aller jusqu’à réaliser un projet, en dehors de son client, pour récupérer trois bonnes photos et les publier. Moi, je distingue plutôt projet privé et projet public. Le projet privé, c’est un travail de portraitiste. On peut faire le parallèle avec le photographe dont la photo va d’une certaine façon ressembler à la personne qui pose. Différents éclairages sont apportés, une expression particulière est retenue. Vis-à-vis des clients privés, il y a tout un jeu. On les suit et on les surprend en montrant d’eux quelque chose d’inattendu. Le projet, je le fais pour eux. C’est un travail de service qui doit leur ressembler parce que je n’ai pas envie de me répéter.

Le restaurant Sketch à Londres (2014).
Le restaurant Sketch à Londres (2014). Thomas Humery

Certains clients vivent des années dans l’intérieur livré, sans rien changer. Vrai ou faux ?
C’est vrai. Je pense que le travail de l’espace est une chose que beaucoup de gens appréhendent parce qu’ils n’ont pas ça d’instinct. Quand on les accompagne, cela change tout. En fait, quand j’ai écrit mon livre Home, c’était pour dire aux gens qu’ils pouvaient voir leur maison comme une garde-robe, où tout ce qu’on y fait habituellement est aussi possible chez eux : ajouter des accessoires, changer, bouger, jeter, recouvrir ou mélanger cher et pas cher. Home est moins un manuel de décoration qu’un outil de travail pour ceux qui veulent changer leur intérieur. Je n’y donne que des conseils tirés de mon expérience.

Les clients français ont-ils davantage peur de la faute de goût ?
Pour les clients privés, j’ai une chance énorme. Ce sont des gens qui possèdent des univers très forts. Je n’ai même pas envie de rentrer dans des questions de bon ou de mauvais goût. Quand bien même j’avancerais dans un univers qui ne serait pas le mien, je lirais quelque chose, je saisirais une personnalité, une intention, peu importe laquelle. Le pire, c’est quand on ne ressent rien. Parce qu’une maison, c’est un lieu de vie. C’est ce qui m’importe le plus. Les gens avec qui je travaille savent ce qu’ils aiment. Ils sont tous plus ou moins collectionneurs, dotés d’un regard particulier sur les objets, le mobilier ou les œuvres d’art.

Pour les chantiers publics, votre démarche est-elle différente ?
Elle est un peu différente parce que j’ai l’impression d’y exercer un travail en trois dimensions afin d’y créer des lieux matérialisant des identités fortes. Si je prends les exemples du restaurant Sketch, à Londres, ou du Café français, à Paris, ce sont des lieux entiers avec leur personnalité propre.

Bars ou restaurants, avec vous, on s’assied souvent sur des sièges en velours aux couleurs intenses…
C’est vrai. J’adore le velours parce que c’est l’un des seuls tissus qui permette d’avoir des couleurs très fortes. Ni le coton ni le lin ne produisent cet effet. Le velours renvoie la lumière, ce qui donne un côté texturé, suggérant le confort, ce que j’aime bien.

Le Café français à Paris (2013).
Le Café français à Paris (2013). Matthieu Salvaing

Au Monte-Carlo Beach, dans la Principauté de Monaco, vous parliez de recherches en amont menées à l’instinct, avec du ressenti, des souvenirs et des balades. Est-ce bien rationnel ?
Je pense que les vraies idées fortes viennent d’instinct. Au Monte-Carlo Beach, j’ai tout de suite vu que, dans ce bâtiment qui borde la mer le long d’une très jolie promenade allant vers La Vigie (nom de la villa de la princesse de Pless, médiatisée par Karl Lagerfeld, qui y habita dix ans, NDLR), il y avait un tout petit couloir pour accéder aux chambres. Je me suis dit qu’il était dommage d’entrer dans la chambre qu’on a louée par un couloir sombre, sans vue, alors qu’il est possible de passer par le côté tourné vers la mer. Les chambres deviennent alors des sortes de bungalows ouverts sur l’horizon. En se promenant sur place, on ressent forcément cette présence de la mer. Sur un plan, cette intuition peut venir, mais ce ne sera jamais pareil.

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