Entretien avec India Mahdavi

Douze ans après sa première interview pour IDEAT, India Mahdavi, architecte d’intérieur, designer et éditrice de ses propres collections de mobilier, revient sur son métier et sa manière de l’appréhender aujourd’hui, forte de son expérience et de son triple regard.

Les idées réalisées d’après un plan sont-elles donc moins risquées ?
Non. La preuve au Sketch de Londres, un projet rendu dans un délai très court. Il était déjà prévu d’afficher sur les murs de la partie restaurant de Pierre Gagnaire plus de 230 dessins de l’artiste David Shrigley. Mon client, Mourad Mazouz, m’a demandé de faire le mobilier. Quand je m’y suis rendue, j’ai senti un rythme : l’entrée, le coffee shop pour déjeuner et le bar en rotin, puis les escaliers qui mènent au restaurant. Tout était très vintage et dans une même veine. On arrivait alors dans un espace de l’artiste Martin Creed. Chaque pièce de mobilier, chaque assiette était différente. On ressentait une étonnante impression de brocante, d’éclectisme, mais univoque. Dans la grande pièce carrée sans fenêtres du restaurant, j’ai ressenti un besoin de fraîcheur. J’ai dit à Mourad que, face à tous les dessins de David Shrigley, j’avais envie d’opérer une compensation avec une grande pièce rose. Je lui ai demandé : « Est-ce que ça te va ? » Il m’a répondu : « Je n’aime pas trop le rose, mais j’ai confiance, fais ce que tu veux. »

Table Petite Friture (2015).
Table Petite Friture (2015). Ola Rindal

Vos clients vous laissent-ils vraiment carte blanche ?
Oui, mais à la limite, c’est moins drôle. La carte blanche du Sketch, à Londres, se faisait quand même autour du travail de David Shrigley, avec un nombre de places limité et un budget à respecter. J’avais ces contraintes et il fallait convaincre Mourad. Lui me laissait m’exprimer, mais me disait ce qu’il préférait dans ce que je lui proposais. J’aime les contraintes. C’est même mieux d’en avoir.

Quand vous faites un lieu pour une marque à forte identité, jusqu’à quel point êtes-vous libre ?
Cela dépend. Je viens de concevoir une petite boutique, rue Cambon, à Paris, pour la marque de parfums Memo. Sa fondatrice, Clara Molloy, avait déjà un univers, celui du voyage. Ses flacons étaient présentés sur des malles marron foncé. Elle avait un langage coloré qui était brun, doré et blanc cassé. Je trouvais que cela manquait un peu de féminité par rapport à Clara Molloy, qui est une fille qui présente beaucoup de sensibilité. L’espace ne le traduisait pas assez. On a essayé de féminiser son idée. Il n’était pas question de lui dire : on efface tout. Notre objectif est de nous saisir d’un ADN et de l’emmener quelque part. On a gardé certains éléments qu’on a redessinés. Le but de mon travail reste vraiment de retranscrire un univers de la façon la plus harmonieuse pour le rendre plus lisible.

Douze ans après une interview où vous nous disiez rêver de faire un hôtel, vous en avez réalisé sept !
J’aime bien les hôtels. J’ai eu la chance d’en faire beaucoup à un moment où ils offraient de vraies possibilités d’innovation. Les hôtels rassemblent plusieurs choses : l’abstraction de la résidence sans avoir à gérer le goût des clients ; c’est aussi un incroyable lieu d’échanges entre locaux et gens de passage. Que ce soit au Condesa DF, à Mexico, ou à l’Hôtel du Cloître, à Arles. Cela dit, ces hôtels comptent entre vingt et quarante chambres. Sur une plus grande échelle, c’est moins facile de conditionner une atmosphère propice aux rencontres.

Comment expliquez-vous le succès médiatique de l’hôtel Condesa DF, à Mexico ?
Le Condesa DF a été ouvert en 2003. Il y avait peu de petits hôtels avec de grandes ambitions, pas trop chers. Je voulais que tous les artistes y viennent prendre leur petit déjeuner. Et que les personnes de passage fraient avec eux. J’ai des amis qui m’on dit que les gens qu’ils devaient voir à Mexico étaient justement ceux qui y venaient régulièrement à l’heure du petit déjeuner (rires) ! C’est ce qui s’appelle devenir un spot ! J’ai aussi réussi ça au Sketch, à Londres, qui est maintenant un véritable succès commercial. Je n’imagine les hôtels et les restaurants que comme ça, vivants.

Le Condesa DF Hotel, à Mexico (2003).
Le Condesa DF Hotel, à Mexico (2003). Undine Prohl

Est-ce qu’à l’instar d’Andrée Putman, ce ne sont pas vos premiers succès à l’étranger – l’hôtel Townhouse de Miami, par exemple – qui, en France, ont attiré l’attention sur vous ?
Je me souviens qu’en France, après avoir travaillé à Londres et aux États-Unis, j’étais un peu frustrée de toujours entendre : « Toi, tu es de New York, c’est ça ? » Ou bien : « Toujours à Londres ? » (Rires.) J’ai ouvert un showroom en France aussi pour dire où j’étais basée.

Vous êtes l’unique designer française à avoir une boutique à votre nom, vendant votre mobilier !
À Londres, Tom Dixon a un peu ça. Mais c’est vrai que cela correspond plus ici à une tradition de décorateur, depuis Jean-Michel Frank jusqu’à Maison Jansen.

Votre travail abonde en effets graphiques. Cela paraît normal quand vous collaborez avec M/M ou Ich&Kar, mais vous avez aussi été formée au graphisme en plus de l’architecture et du design…
J’ai adoré travailler avec les M/M (Michael Amzalag et Mathias Augustyniak). Ils ont un monde tellement fort, presque radical. Nous avons cosigné le Café français parce qu’après notre travail sur l’espace, leur dessin du logo s’est appliqué du sol jusqu’aux tables. C’est ce qui tient tout et donne toute sa singularité au lieu.

Pouvez-vous être obsédée par une forme ou un motif et y travailler sans savoir si vous en ferez un siège ou un buffet ?
À vrai dire, le point de départ pour moi, ce sont le plus souvent mes projets d’architecture intérieure. Mais répondre à leurs besoins correspond aussi à mes envies dans l’absolu. Par exemple, pour le projet de l’Hôtel du Cloître, à Arles, j’avais déjà l’idée de travailler sur le cannage associé au métal. J’aimais bien ce mélange du végétal et de l’industriel. Le Sud m’a fait aimer le rotin. Ce sont des choses ressenties qu’on expérimente. Là, je viens de réaliser une installation pour la VitraHaus à Weil-am-Rhein (Allemagne). Chaque année, on demande à un créateur d’y faire une scénographie. L’exercice consiste à ne travailler qu’à partir des tissus et du mobilier présenté sur place. C’est quand même assez cadré. Nora (Nora Fehlbaum, co-dirigeante de Vitra, NDLR) aime bien qu’on choisisse un personnage à faire évoluer dans l’espace. On pense à quelqu’un avec un métier, un photographe par exemple, ce qui suggère un univers auquel on peut se raccrocher. En fait, moi, j’ai fait un espace pour Alice d’Alice au pays des merveilles. J’ai tout peint en rose et j’ai travaillé sur des échelles différentes.

L’Hôtel du Cloître, à Arles (2015).
L’Hôtel du Cloître, à Arles (2015). Matthieu Salvaing

Ce qui va bien avec l’échelle contrastée du bâtiment d’Herzog et de Meuron.
Oui. Nous avons ajouté des edelweiss surdimensionnées en feutre. Il y a des canapés, des sofas, avec une grande théière dans laquelle les enfants peuvent entrer. C’est assez rigolo. Alice peut y dormir partout. C’est ce que suggère le titre de l’exposition, la première phrase du livre de Lewis Caroll : « Alice was beginning to get tired. » (Alice commençait à se sentir fatiguée.)

Êtes-vous tentée par le design industriel ?
La question n’est pas d’être tentée. Je n’ai pas accès au design industriel. Quand vous commencez, si vous attendez que le V.I.A. (Valorisation de l’innovation dans l’ameublement, NDLR) fabrique à votre place, impossible de s’en sortir. Dès le départ, je me suis autoproduite. À mes débuts, j’avais des projets à meubler. L’offre n’était pas aussi foisonnante qu’aujourd’hui. Il y avait bien le design italien, les trucs en cuir, le côté industriel, mais, à vrai dire, cela me fichait un peu le bourdon. C’était plus simple de dessiner moi-même le mobilier sans l’industrie derrière moi. Comme j’ai un réseau de distribution minimal, qui s’appelle la rue Las Cases (rires), je n’ai pas intérêt à surproduire. C’est le système du serpent qui se mord la queue. Si je vais voir les industriels, ils vont me demander des quantités importantes pour qu’ils puissent les diffuser dans toutes leurs boutiques. Je travaille donc avec des artisans et je fais tout à la commande.

Dans la boutique d’India Mahdavi, à Paris, rue Las-Cases (VIIe).
Dans la boutique d’India Mahdavi, à Paris, rue Las-Cases (VIIe). Young-Ah Kim

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