Los Angeles, le fantasme US à l’état pur

Qu’elle se montre en pleine lumière ou dévoile ses parts d’ombre, elle est la plus cinégénique des métropoles. Mais au-delà de tous les clichés qu’elle concentre, la Cité des anges se révèle créative, sexy et polyglotte… pour qui sait l’apprivoiser. Une ville-monde en ébullition qui n’a pas fini de nous faire rêver.

C’est une ville-fiction dont les routes, les collines et les palmiers imprègnent l’imaginaire collectif : Sunset Boulevard, Mulholland Drive… Ces artères immenses serpentent dans la mémoire des cinéphiles : « Beverly Hills 90210 », « Melrose Place »… Autant de séries soap qui ont familiarisé tous les ados des années 90 avec la toponymie locale. Los Angeles est en nous tous, coquette ou mystérieuse, richissime ou décatie, machine infatigable qui nourrit le monde de ses images. La tête pleine de ces fantasmes, le voyageur débarqué dans la pieuvre urbaine de 18 millions d’habitants tombe parfois de haut. Une fois cochés les lieux cultes de Hollywood Boulevard – le Walk of Fame, où les noms des stars s’alignent sur le bitume, ou bien les cinémas historiques et fantasques qui le bordent –, on peut se sentir berné par L.A. L’industrie du film ? Elle a largement migré à Studio City, dans la vallée banlieusarde de San Fernando. Hollywood ? Hormis quelques poches à la mode, comme l’intersection Selma Avenue-Cahuenga Boulevard, le quartier n’est pas des plus hospitaliers à la nuit tombée… Sans parler de ces trajets sans fin qui vous baladent à travers des lotissements déglingués tout droit tirés d’un roman poisseux de Bukowski. Oui, mais voilà, il y a cette lumière éclatante qui nimbe de magie la moindre bicoque : c’est pour ce soleil qui brille plus de 300 jours par an que le cinéma s’est implanté là dans les années 20. Il y a cette géographie tout en canyons, plages et sierras qui enserre la ville et forme le plus somptueux des décors : on court les sentiers de Griffith Park et on surfe à Venice Beach. Et tant pis si l’on se noie, sans monuments ni repères, dans cette mégalopole si disparate. « J’adore justement que Los Angeles n’ait pas de centre », s’enthousiasme l’artiste Claire Tabouret, une Française adorée des grands collectionneurs, Pinault en tête, qui s’est exilée là-bas. Elle poursuit : « Ça change complètement le rapport à la ville : on peut l’habiter de mille façons. D’ailleurs, il règne ici une liberté architecturale qui m’amuse, chacun construisant son chez-soi rêvé : qui un manoir normand, qui un bungalow de bois, qui une hacienda… »

Venice Beach.
Venice Beach. Young-Ah Kim

Ce royaume de la maison individuelle recèle toutefois de vibrantes enclaves de vivre-ensemble, à l’image de West Hollywood, « WeHo », dit-on ici, où l’on s’accoutume aisément du glamour ambiant : comme sur pellicule, des armadas de filles-lianes arpentent Melrose Avenue ou La Cienega Boulevard, fourrageant leurs emplettes de chez Fred Segal, Opening Ceremony et autres boutiques iconiques, dans leur cabriolet. Comme les autochtones cinégéniques, on flânera aux terrasses d’Alfred ou de Verve Coffee, verres opaques sur le nez, avant d’aller dîner méditerranéen (chez Fig & Olive) ou bien fidjien (chez EP & LP), dès 18 h 30 – ici, on se couche tôt et on se muscle à l’aube. Vous imaginiez L.A. moins lisse ? Direction Silver Lake, à l’est, dont raffolent les tempéraments plus foutraques. Ses rues vallonnées slaloment entre maisonnettes bobos, où l’on cultive cactus et daturas, et pépites modernistes des années 30, signées Richard Neutra et Rudolph Schindler. Habitant l’une d’elles et chapeautant la boutique OK, Larry Schaffer s’amuse du buzz dont vibre son quartier : « Il y a trente ans, il n’y avait là que des vieilles dames gauchistes, vivant entourées de chats, et des bars gays tendance cuir. Les élites de la ville ne savaient même pas situer Silver Lake sur une carte ! Aujourd’hui, depuis que les gens du cinéma et du rock indépendants ont investi les lieux, tout le monde veut en être. » Désormais, sur Sunset Boulevard, dont Silver Lake héberge le tronçon le plus modeux, des réalisateurs et des rockeuses en devenir déambulent, lookés d’imprimés vintage et sirotant du café bio. Le soir venu, toute cette faune bohème prend le frais aux abords du lac d’Echo Park puis trinque et danse, jusque tard dans la nuit, chez Tenants of the Trees, l’un de ces nouveaux bars à ciel ouvert qui pullulent dans Hyperion Avenue. Mais d’aucuns décrètent que « trop, c’est trop » depuis que le DJ-star Moby a ouvert Little Pine, son restaurant végétalien, et que les acteurs hipsters, comme James Franco, colonisent le quartier. Les vingtenaires regardent désormais vers Eagle Rock, bien plus à l’est, tandis que les artistes en quête d’espace s’installent à Frogtown, quartier d’artisans et de grossistes que la crise de 2008 a mis à mal. Des stars de l’art comme l’Angeleno Mark Grotjahn ou le Britannique Thomas Houseago, arrivé à L.A. sans le sou, ont forgé là leur gloire fulgurante. Claire Tabouret, elle aussi, s’est installée dans une ancienne menuiserie du coin pour y peindre ses toiles majestueuses. Comme elle, depuis quelques années, les plasticiens du monde entier fondent sur cette ville qui joue les eldorados de l’art.

Diaporama : Los Angeles, le fantasme US à l’état pur

Des musées et des galeries
Il faut dire que L.A. possède des musées somptueux – le MOCA, le Lacma, le Getty et le tout nouveau Broad – et un galeriste surpuissant, Larry Gagosian, qui domine le marché mondial depuis son QG rutilant de Beverly Hills. « Los Angeles a aussi cette riche histoire de l’art qui m’a toujours attiré, complète Aaron Curry, sculpteur très coté originaire du Texas, qu’on rencontre dans son atelier de Beachwood Canyon. Des plasticiens comme Salvatore Scarpitta puis, plus tard, Mike Kelley ou Paul McCarthy, ont créé ici une iconographie délurée, subversive… Quant au rock et à la glisse, que j’adore, ils appartiennent à part entière à la culture locale. » Et le galeriste David Kordansky de poursuivre : « La richesse économique, le climat et le lifestyle ont fait de l’art quelque chose de très en vogue ici. Les acteurs collectionnent (certains avec grand flair, comme Leonardo DiCaprio, NDLR), leurs agents et producteurs aussi. L.A. n’aura jamais trop d’artistes ! »
Ni trop de galeries ? Depuis 2015, on assiste à une ruée sur Los Angeles des gros marchands new-yorkais, de Michele Maccarone à Adam Lindemann, qui ouvrent ici des succursales. Quant aux Suisses Hauser & Wirth, ils ont inauguré en mars dernier un white cube mastodonte, quasi muséal, dans le quartier de Downtown… Cette drôle de « ville basse », mixant tours de bureaux et manufactures poussiéreuses, s’érigerait-elle en « centre-ville » ? Possible, eu égard au boom arty qui secoue ses entrepôts et au regain de vie irriguant ses artères. Les clubs de strip-tease et les camions-citernes vrombissent toujours sur Santa Fe Avenue, mais on y dîne aussi entre branchés, chez Bestia ou Café Gratitude, dans de beaux décors de brique. La East Third Street aligne, elle, une flopée de concept-stores pointus (Poketo, Alchemy Works ou Hammer and Spear), tandis que les buildings des années 20-30, qui se morfondaient à l’ouest de Downtown, mutent en hôtels in et condos (des immeubles en copropriété) hors de prix. Même la fantomatique Los Angeles River, dont le lit bétonné fascine tant les cinéastes (se souvenir des scènes cultes de Grease de Randal Kleiser, sorti en 1978, ou de Drive de Nicolas Winding Refn, sorti en 2011), devrait subir une vaste revitalisation sous les auspices de Frank Gehry (le starchitecte canadien est basé à L.A. depuis les années 50). Elle se remaquille, Los Angeles, se relifte sans cesse, attirant à elle, grande actrice éternellement séductrice, les flux du monde entier : on y parle davantage espagnol qu’anglais. Et toute l’Asie, traversant le Pacifique, jalonne la ville de ses quartiers communautaires : Little Tokyo, Little Osaka, Little Bangladesh, Filipinotown, Thai Town, Koreatown s’affichent sur les panneaux de signalisation… À Los Angeles, le rêve américain tourne encore
à plein régime.

L.A. PRATIQUE

Y ALLER
Vacances fabuleuses, la marque spécialiste des États-Unis du groupe Kuoni France, propose un séjour à Los Angeles de 9 jours / 7 nuits à l’hôtel The Line, dans Koreatown, à partir de 2 295 € par personne (base chambre double), ou au Shangri-La at The Ocean, très bel hôtel Art déco de Santa Monica, à partir de 2 650 € par personne (base chambre double). Vols Air France Paris – Los Angeles – Paris en classe économique (taxes aériennes incluses). Avec 7 jours de location d’une voiture de la compagnie Alamo en catégorie « Intermediate » avec formule « Fully + GPS ».
Renseignements au : 01 55 87 82 08 et sur www.kuoni.fr

PROFIL EXPRESS
> La ville administrative abrite 3,8 millions d’habitants ; le comté de Los Angeles (qui inclut Beverly Hills, Santa Monica, Pasadena ou encore Long Beach), en compte plus de 10 millions ; l’aire urbaine dépasse les 17 millions.
> Les premiers habitants de la baie de Los Angeles étaient les Amérindiens Tongva et Chumash.
> Los Angeles tire son nom d’El Pueblo de Nuestra Señora la Reina de Los Ángeles del Río de Porciúncula, village fondé par les Espagnols en 1781.
> La ville a d’abord tiré sa fortune de la culture des agrumes. Le pétrole, le cinéma et l’industrie aéronautique l’ont érigée en capitale économique de l’ouest des États-Unis.
> Le climat méditerranéen de L.A. est agréable et sec toute l’année. Le thermomètre peut atteindre 30 °C dès
février, même si les nuits d’hiver sont très fraîches.

SE DEPLACER
> Le réseau de transports en commun étant quasi inexistant, il est conseillé d’utiliser les applications Uber ou Lyft, dont les chauffeurs vous rejoignent en général en moins de cinq minutes. Les taxis sont plus rares et onéreux.

BALADES
> Vue imprenable sur la ville depuis le Griffith Observatory, qui apparaît dans La Fureur de vivre (de Nicholas Ray, 1955). Le Griffith Park adjacent est un lieu de promenade prisé.
> Les plus beaux points de vue sur la skyline de Downtown s’apprécient depuis Elysian Park.
> À Santa Monica, on se balade sur 3rd Street – promenade jalonnée de boutiques chic – et sur le front de mer, avec un passage obligé par la jetée où trône une fête foraine battue par les vagues.
> Lorsqu’on en a le temps, partir en road trip vers le nord, le long de la côte Pacifique qui se révèle sublime à partir de Pacific Palisades et Malibu.

SE RENSEIGNER
> Visit California, l’office de tourisme de Californie, envoie gratuitement, sur simple demande, guides et cartes en français aux voyageurs. Le site en français est une référence pour les touristes en recherche d’inspiration ou d’informations pratiques sur la Californie.
www.visitcalifornia.com/fr

AGENDA
> L’été, les mardis, les stars du classique se produisent à l’Hollywood Bowl.
> Depuis que Paris Photo a déserté L.A., Art Los Angeles Contemporary, en janvier, y est la seule foire d’importance. La 3e édition de la biennale Made in L.A. aura lieu du 12/6 au 28/8 au Hammer Museum.
> Au MOCA, ne pas manquer l’expo consacrée à l’artiste chicagoane Barbara Kasten (du 28/5 au 14/8). Le Lacma célèbre l’expressionniste abstraite Agnes Martin du 24/4 au 11/9.
> Le L.A. Film Festival, n juin, fête le cinéma indépendant.

À LIRE
Pulp de Charles Bukowski, L.A. Confidential de James Ellroy, Maria avec et sans rien de Joan Didion… Le guide Évasion (Hachette).

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