Claude Parent, l'inventeur de la fonction oblique

L’inventeur de la fonction oblique s’en est allé. Architecte visionnaire et iconoclaste, Claude Parent (1923-2016) a profondément bousculé sa discipline et les idées reçues en la matière, animé tout au long de sa vie par une volonté intangible de penser autrement.

On avait fini par le croire immortel. Claude Parent a tiré sa révérence le 27 février, au lendemain de son 93e anniversaire. Méconnu du grand public, auteur d’une production bâtie restreinte, il a pourtant influencé plusieurs générations d’architectes par son talent visionnaire. En premier lieu, Jean Nouvel, avec qui il entretenait une relation très proche. En janvier et février, ils étaient tous deux à l’honneur à la galerie Azzedine Alaïa avec l’exposition « Musées à venir », qui réunissait quatre musées de Claude Parent et quatre de Jean Nouvel, jamais réalisés. L’occasion de soulever la question de la place des musées dans nos sociétés, à l’heure où le succès se mesure au nombre de visiteurs, ainsi que le déplorait Claude Parent. C’est dans son agence que Jean Nouvel fit ses premières armes. « Son impertinente jovialité, sa pertinente plume souvent acérée, le dynamisme de son style lui ont toujours attribué quel que soit son âge les vertus de la jeunesse », écrivait ce dernier en 2010*.
Homme de tous les combats, Claude Parent témoigna au cours de sa longue vie d’une liberté de pensée que la prétendue sagesse de l’âge ne vint jamais entraver. Né le 26 février 1923 à Neuilly-sur-Seine, où il a toujours vécu et travaillé, il a d’abord étudié les mathématiques avant de se tourner vers l’architecture. Ancien élève du Corbusier, il a créé son agence en 1956. Rebelle de l’architecture, il s’est toujours inscrit à contre-courant des siens. Penser et construire autrement, non pas par posture mais par réelle volonté de faire bouger les lignes, c’est ce qui l’a animé jusqu’à son dernier souffle. Souvent qualifié d’architecte utopique, il est parti très tôt en guerre contre le dogme moderne. Personnalité iconoclaste, il a toujours exploré les frontières entre art et architecture, refusant de consigner sa propre discipline à son petit milieu, de « faire l’architecte », comme il disait.

Parmi les quatre projets de cet architecte avant-gardiste présentés lors de l’exposition « Musées à venir » à la galerie Azzedine Alaïa début 2016 : le Nouveau Musée (2014-2015).
Parmi les quatre projets de cet architecte avant-gardiste présentés lors de l’exposition « Musées à venir » à la galerie Azzedine Alaïa début 2016 : le Nouveau Musée (2014-2015). Dennis Bouchard

Défendre le plan incliné
De Claude Parent, on retiendra évidemment la fameuse fonction oblique, qu’il théorisa avec le philosophe Paul Virilio en 1963. La Philharmonie de Paris, construite par Jean Nouvel, lui rend aujourd’hui un vibrant hommage. L’idée repose sur la volonté d’engager le corps de l’usager dans son rapport à l’espace bâti. Exit les horizontales ennuyeuses, place aux plans inclinés qui nécessitent une adaptation. Fondée sur l’instabilité et le déséquilibre, la fonction oblique met volontairement l’individu en danger, dans une position active qui implique la vigilance, l’attention et la conscience physique de son corps. Sa fille Chloé témoigne de son enfance vécue dans la maison bâtie par son père à Neuilly-sur-Seine : « Vivre à l’oblique est une des façons les plus naturelles et intelligentes d’habiter. L’une des plus dynamiques, mobiles, évolutives, renouvelables, interactives et healthy. Celle qui vous rend complice de l’architecture dans laquelle vous vivez, qui vous amène à repenser votre façon de vivre, développe votre sensibilité à l’espace et aux autres, et finalement s’occupe de vous garder en forme. »*

Un autre des « Musées à venir » de l’architecte Claude Parent, jamais réalisé : le Musée d’art moderne oblique (1972), également visible à la galerie Azzedine Alaïa en début d’année aux côtés de quatre projets de même nature de Jean Nouvel. L’ensemble a donné lieu à l’ouvrage « Jean Nouvel/Claude Parent, musées à venir », sous la direction de Donatien Grau, paru chez Actes Sud/Association Azzedine Alaïa.
Un autre des « Musées à venir » de l’architecte Claude Parent, jamais réalisé : le Musée d’art moderne oblique (1972), également visible à la galerie Azzedine Alaïa en début d’année aux côtés de quatre projets de même nature de Jean Nouvel. L’ensemble a donné lieu à l’ouvrage « Jean Nouvel/Claude Parent, musées à venir », sous la direction de Donatien Grau, paru chez Actes Sud/Association Azzedine Alaïa. Dennis Bouchard

Transmettre
On retiendra également de l’architecte ses fabuleux dessins et ses superbes maquettes. Une patte identifiable parmi toutes. Rétif à l’ordinateur (« Apprenez à lui dire non, résistez au charme quasi sensuel qu’il déploie pour vous plaire »*), fidèle à son crayon, il a laissé derrière lui une œuvre graphique aussi influente, sinon plus, que ses bâtiments. Le Frac Centre-Val de Loire possède l’essentiel de ses archives, plus de 4 000 œuvres engrangées au fil des acquisitions et, surtout, des donations de l’architecte lui-même. Les réalisations de Claude Parent comptent des maisons privées, comme celle construite pour la famille Drusch à Versailles (1963-1965), des centrales nucléaires à Cattenom (Moselle, 1978-1990) ou à Chooz (Ardennes, 1982-1991), des centres ­commerciaux à Ris-Orangis (1967-1971) ou à Sens (1967-1970). Quelques bâtiments ratés, aussi. Sa production compte une œuvre culte, véritable manifeste « public » de la fonction oblique : l’église Sainte-­Bernadette-du-Banlay à Nevers (1963-1966), sise dans des coques de béton imbriquées. L’édifice a été ­classé au titre des Monuments historiques en 2000.
Animé par la nécessité de la transmission, il s’est toujours attaché à répondre aux sollicitations de ses pairs, des plus jeunes notamment : une préface pour l’un, un texte pour l’autre, des recommandations. Ses lettres manuscrites ont marqué tous ceux qui ont eu la chance d’en recevoir, portant la générosité en étendard, alternant les minuscules et les majuscules pour affirmer le caractère souvent incisif du propos. En 2010, l’hommage (tardif) arrive enfin avec une exposition présentée à la Cité de l’architecture et du patrimoine. Mise en scène par Jean Nouvel, c’est la première rétrospective d’envergure consacrée à Claude Parent, l’occasion également d’une monographie* à la hauteur de son influence. En 2014, Rem Koolhaas lui a rendu hommage à son tour, lors de la Biennale d’architecture de Venise, en consacrant l’une des salles de l’exposition principale à la fameuse fonction oblique. Une façon d’affirmer une nouvelle fois l’influence de cette personnalité hors norme dont l’œuvre n’a pas fini d’essaimer la pensée architecturale.

* Dans Claude Parent, l’œuvre construite, l’œuvre graphique, sous la direction de Frédéric Migayrou et Francis Rambert, Hyx/Cité de l’architecture et du patrimoine, 2010.

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