Bordeaux, la belle (r)éveillée

La ville était morte, désormais elle explose. Réaménagement des quais, nettoyage des façades, bars et hôtels branchés, une Cité du Vin ultramoderne et des lieux où se mêlent cultures traditionnelles et alternatives. Entre bobos et chicos, les jeunes reprennent plaisir à sortir.

Les clichés qui courent sur elle ne sont pas des plus flatteurs. On dit de Bordeaux qu’elle est pétrifiée dans les convenances, trop polie, trop sage, voire corsetée : François Mauriac, qui a grandi là, n’en a-t-il pas tiré de terribles romans où tout le monde ploie sous l’ordre bourgeois ? On la dit aussi discrète, complètement fermée, riche métropole qui ne voudrait pas trop le montrer – la faute à ces fortunes générées par le commerce triangulaire, accuse-t-on. Oui, c’est ce qu’on dit, mais en fait la ville est en train de changer.

Depuis les quais de la rive gauche, reliftés par le paysagiste Michel Courajoud, vue sur le pont de Pierre et la caserne de la Benauge, merveille des années 50, signée Claude Ferré, Adrien Courtois et Jean Prouvé.
Depuis les quais de la rive gauche, reliftés par le paysagiste Michel Courajoud, vue sur le pont de Pierre et la caserne de la Benauge, merveille des années 50, signée Claude Ferré, Adrien Courtois et Jean Prouvé. Ludovic Maisant

En l’arpentant de bon matin, elle nous frappe d’abord par son calme. Des balcons muets. Des volets clos. Une vraie élégance, du coup, qui s’élève de la place Pey-Berland, où se dressent la cathédrale et l’hôtel de ville, ou de la place des Quinconces ornée de sa monumentale fontaine : elles en imposent, ces esplanades silencieuses et clairsemées. Même le tram, que la mairie a réintroduit en fanfare, glisse sans bruit sur les pavés. Bordeaux est belle, elle respire et gonfle sa poitrine ! C’est d’ailleurs pour ses beautés, entre autres, que le plasticien Daniel Firman, fameux pour ses sculptures défiant les lois de l’équilibre, s’est délocalisé là, partageant son temps entre son studio de Brooklyn et son atelier girondin. « J’aime sentir ici la proximité de l’Océan, décrit-il, avec ces lumières du Sud-Ouest si particulières. Ayant étudié à Angoulême, je retrouve un peu de ces teintes de ma jeunesse… »

La lumière, c’est encore elle qui sublime les bâtisses de pierre blonde, si typiques, que l’Unesco a sanctifiées en inscrivant Bordeaux au patrimoine mondial en 2007. Depuis, on ripoline à tout-va ces façades ouvragées, délicates, jusqu’alors noircies par un certain laisser-aller. Se tourneraient-ils vers le dehors, ces Bordelais que les lieux communs décrivent repliés sur la sphère domestique ? Après les façades, on découvre, à mesure que la journée s’étire, qu’ils investissent largement le macadam. Sur la superbe place Camille-Jullian, on prend l’ombre, sirotant un petit noir en terrasse, avant d’aller se faire une toile d’art et d’essai au cinéma Utopia, logé dans une église déconsacrée. Sur la place Fernand-Lafargue, où donnent la jolie cantine Kokomo et le bar l’Appolo, c’est la jeunesse qui bouge, trinquant à la bière Brooklyn ou au traditionnel ballon de rouge, à même le bitume. Au point qu’on se croirait là, passé 19 h, sur une place en Espagne.

 

Plus chicos, mais tout aussi vivante, une faune très sapée patiente une bonne demi-heure aux pieds de l’hôtel Mama Shelter et du Grand Hôtel de Bordeaux, avant de pouvoir grimper sur leur rooftop : au programme, DJ sets loungy, vues sidérantes et cocktails de prix. Elle bouge la belle ! « Comment faisions-nous, avant, quand le centre-ville était si atone ? » s’interroge, amusée, la galeriste Nathalie Lamire-Fabre, Bordelaise pur jus. « Depuis quelques années, nous revivons, littéralement. On voit même dans la rue de plus en plus de jeunes, comme si, avant, il n’y avait jamais eu de jeunesse ! » poursuit-elle.

L’Apollo, bar prisé situé au cœur du quartier historique, organise des concerts funk et soul tous les mois.
L’Apollo, bar prisé situé au cœur du quartier historique, organise des concerts funk et soul tous les mois. Ludovic Maisant

C’est aux Chartrons, ancien fief des négociants, que cette passionnée de photo a installé sa galerie Arrêt sur l’image. Un quartier que Daniel Firman plébiscite lui aussi. « Ici, j’ai trouvé un garage à prix modique pour installer mon atelier. J’y bosse parfois la porte grande ouverte, alors les gens ralentissent, jettent un coup d’œil sur mes sculptures, s’arrêtent. Il y a des écoliers, des personnes âgées… Une vraie qualité de vie ! » Il faut dire que l’on perçoit aux Chartrons, irriguant les cours et ruelles, un frémissement bobo qui ne gâche rien. Rue Notre-Dame, entre les antiquaires tradi, se glissent des boutiques de haute volée – R.K.R. riche en déco scandinave, ou le concept-store Do you speak français ? – tandis que les snacks modeux, à l’image de Juliena, font florès.

La boutique R.K.R. fait vivre le design contemporain d’inspiration scandinave.
La boutique R.K.R. fait vivre le design contemporain d’inspiration scandinave. Ludovic Maisant

Mais la plus grande révolution bordelaise, c’est autour des voies d’eau qu’elle s’opère. Côté bassins à flot, ces énormes radoubs hérités du XIXe, on revitalise l’ancienne base sous-marine – des blockhaus de béton titanesques –, en l’ouvrant aux arts plastiques, on élève une Cité du Vin, signée des architectes Anouk Legendre et Nicolas Desmazières (agence XTU), tout en courbes de verre et l’on tapisse la zone alentour de logements pas toujours gracieux… La Garonne, elle aussi, se refait une beauté. Ce fleuve auquel on tournait le dos, Bordeaux le reconquiert peu à peu. « Je me souviens du Bordeaux d’il y a vingt ans, raconte Michel Desvigne, le paysagiste en charge du réaménagement de la rive droite. Le week-end, tout le monde s’échappait sur le bassin d’Arcachon. Peut-être parce que la ville, déconnectée de son fleuve, ne respirait pas. »

Le paysagiste Michel Courajoud a changé la donne en réaménageant les quais de la rive gauche : le dimanche, ils sont désormais noirs de monde. Adieu les parkings sinistres qui longeaient la berge ! Désormais, on flâne à travers de riants jardins et les bambins batifolent sur l’iconique « miroir d’eau », à hauteur de la place de la Bourse. Cette Garonne revigorée, il faudra la franchir par le charmant pont de Pierre, ou par navette fluviale, ici nommée Batcub, afin de humer les effluves de la rive droite. C’est là que se dessine une partie du futur de Bordeaux, dans ce quartier de La Bastide qui séduit d’abord par ses tonalités bucoliques : jouxtant le fleuve, Michel Desvigne a transformé les terrains vagues en parc aux Angéliques. Une étendue piquée de peupliers, d’arbres fruitiers, de prairies. Mais le passé industriel du coin n’a pas été gommé pour autant. Dernière livraison en date, les archives municipales (imaginées par les architectes gantois Robbrecht & Daem) se sont magnifiquement relogées dans une ancienne halle aux farines. Plus au nord, c’est l’usine Soferti, avec son altière halle aux engrais, qui va muter en complexe culturel sous l’égide de l’agence locale King Kong Architecture.

La place de la Bourse, dont le demi-cercle s’ouvre sur la Garonne, est l’une des places les plus majestueuses de la ville.
La place de la Bourse, dont le demi-cercle s’ouvre sur la Garonne, est l’une des places les plus majestueuses de la ville. Ludovic Maisant

« J’aime voir Bordeaux comme une ville de bâtisseurs. Pas comme une ville de bétonneurs. » Cette sentence, on la doit à Philippe Barre, fustigeant les condominiums tape-à-l’œil du promoteur Kaufman & Broad qui, eux aussi, éclosent sur la rive droite. C’est que cet ex-communicant se réclame d’une tout autre philosophie : à deux pas de là, il a monté Darwin, véritable cité utopique nichée dans l’ex-caserne Niel où, depuis 2008, se sont installées quelque 190 sociétés où travaillent 500 personnes. « Mais un quartier d’affaires n’a pas forcément vocation à être ennuyeux ou prétentieux ! » s’amuse le fondateur, d’ailleurs looké comme un rockeur. Ici ni businessmen encravatés ni berlines, mais un espace de coworking où l’on recycle les déchets et où l’on s’éclaire à l’électricité non nucléaire.

Une ville ouverte où les branchés viennent déjeuner – le rez-de-chaussée abrite l’un des plus grands restos bio de France –, boire un verre ou faire chauffer la rampe de skate. Car Darwin, même rentable, fleure encore bon les cultures alternatives, avec ces drôles de bungalows disséminés sur la friche militaire, offrant des logements d’urgence, et ces préaux effondrés, nefs-galeries à ciel ouvert, qui font la joie des street artists. Certains soirs de septembre, c’est même l’apothéose ! Sur l’ancienne place d’armes, esplanade infinie, le festival Ocean Climax fait danser les fondus de pop et d’électro dans une ambiance bon enfant de néo-rave… Une grande bourgeoise, Bordeaux ? Peut-être, mais alors définitivement décoincée !

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Diaporama : Bordeaux, la belle (r)éveillée

Bordeaux Pratique

  • Y aller
    Avec iDTGV, le transporteur « bon plan » de la SNCF, des billets à partir de 19 €, en vente jusqu’à neuf mois avant le départ, et une offre 100 % web : réservation sur www.idtgv.com ou sur l’application mobile. Personnalisation gratuite du voyage, avec le choix de la place et de l’ambiance : iDzen ou iDzap. Service de restauration en partenariat avec Columbus Café & Co.
  • Se renseigner
    Informations/réservations : bordeaux-tourisme.com
    Office de tourisme et des congrès de Bordeaux Métropole : 12, cours du 30-Juillet, 33000 Bordeaux.
  • Se déplacer
    Le réseau de tramways, de bus, et de navettes fluviales est assez dense et performant pour rayonner partout dans la ville.
  • Profil express
    > La ville de Bordeaux, au dernier recensement de 2010, comptait 242 945 habitants. L’aire urbaine de Bordeaux Métropole, avec ses 28 communes, en comptait 724 224.
    > Dans l’Antiquité romaine, Burdigala (Bordeaux), était un comptoir de commerce où transitaient le plomb et l’étain.
    > La vigne y est présente dès le Ier siècle après J.-C. Le poète Ausone la célébrera par ce vers : « Toi qu’illustrent ses vins et ses fleuves. » Sur une superficie de 120 000 ha, dont 113 000 en appellation d’origine contrôlée (AOC), le vignoble bordelais comptabilise plus de 5 000 châteaux et 14 000 producteurs, pour une production globale de 6 millions d’hectolitres (dont 5,6 M en AOC). 24 bouteilles de vins de Bordeaux se vendent chaque seconde sur Terre.
    > Bordeaux fut le deuxième port français, après Nantes, en matière de traite négrière, avec 419 expéditions pour 130 000 à 150 000 Noirs déportés. Les bateaux en partance de Bordeaux embarquaient armes et verroteries vers l’Afrique, pour les échanger contre des esclaves. Les Africains étaient ensuite débarqués aux Antilles en échange de denrées (sucre, tabac, cacao). Ce commerce triangulaire se déroula de la fin du XVIIe à la fin du XVIIIe siècle. Malgré les efforts de l’écrivain Karfa Diallo, président de la Fondation du mémorial pour la traite des Noirs, Bordeaux ne présente encore aucun monument de la sorte.
    > Depuis 1947, la ville, d’une grande stabilité politique, n’a connu que deux maires : Jacques Chaban-Delmas, de 1947 à 1995, et Alain Juppé, de 1995 jusqu’aujourd’hui.
  • Balades
    > Les quais de la rive gauche de la Garonne, bordant la ville historique, sont un lieu de déambulation agréable depuis que le paysagiste Michel Courajoud les a rénovés.
    > Le pourtour des bassins à flot, bordés par la Cité du Vin, le Garage Moderne, la base sous-marine et le FRAC Aquitaine, constitue une balade intéressante, entre patrimoine portuaire et équipements culturels.
    > Pour les férus d’architecture des années 70 et 80, le quartier de Mériadeck est un exemple éloquent d’« urbanisme sur dalle ». L’extraordinaire Caisse d’Épargne de 1974, dessinée par l’architecte Edmond Lay, a notamment été classée monument historique.
    > Entre-deux-mers, Saint-Émilion, Sauternes, Médoc… le vignoble bordelais se prête délicieusement aux randonnées « dégustatives ».
  • Agenda
    > La prochaine édition d’Agora, biennale d’architecture, d’urbanisme et de design de Bordeaux Métropole, aura lieu du 15 au 25 septembre 2017.
    www.agorabordeaux.fr
    > « Bordeaux fête le vin » est le plus grand événement œnotouristique d’Europe : 650 000 participants pour le cru 2016. Prochaine édition du 14 au 17 juin 2018.
    > Itinéraires des Photographes Voyageurs est organisé en avril par Nathalie Lamire-Fabre, directrice de la galerie Arrêt sur l’image, et Vincent Bengold, professeur de photographie.
    www.itiphoto.com
  • À lire
    > Bordeaux l’essentiel, d’Anna Maisonneuve, aux éditions Nomades.
    > Bordeaux. Portrait de ville, de Chantal Callais, Thierry Jeanmonod et Gilles Ragot, aux éditions de la Cité de l’Architecture et du Patrimoine.

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