David Chipperfield, l’éloge de la permanence

À 62 ans, David Chipperfield défend une architecture sobre et sans artifice qui ne cherche pas à se montrer. À mille lieues des réalisations tape-à-l’œil calibrées pour monopoliser l’attention des médias, l’architecte britannique construit des bâtiments justes, parés pour affronter le temps.

De David Chipperfield, ses détracteurs disent que son architecture est ennuyeuse, autoritaire et sans panache. Ses aficionados, en revanche, n’y voient que rigueur, perfection, maîtrise extrême et un ascétisme bienvenu.
De David Chipperfield, ses détracteurs disent que son architecture est ennuyeuse, autoritaire et sans panache. Ses aficionados, en revanche, n’y voient que rigueur, perfection, maîtrise extrême et un ascétisme bienvenu. Tina Ruisinger

Nous avons rencontré David Chipperfield à Venise, en mai, lors de la 15e Biennale d’architecture, qui ouvrait ses portes. Au sein de « Reporting From the Front », exposition principale de cette édition 2016, il présente le projet qu’il a imaginé pour le musée de Naqa, au Soudan. Dans le catalogue de la biennale, les pages qui lui sont consacrées débutent par ces mots : « L’une des nombreuses qualités du travail de David Chipperfield est qu’il semble ne pas ressentir le besoin de prouver quelque chose à qui que ce soit. » Quatre ans plus tôt, l’architecte britannique était lui-même aux manettes de la manifestation dans la cité des Doges. Avec pour thème « Common Ground », il invitait alors ses confrères et consœurs à interroger le bien commun, le partage, le travailler ensemble : « Je voulais provoquer la profession en invitant les architectes à se concentrer sur ce qui nous rassemble plutôt que sur ce qui nous sépare. » Une critique en creux des ego surdimensionnés et de la starification qui ruinent l’image d’une profession.

La biennale de David Chipperfield lui ressemblait fort, lui dont l’architecture remarquablement maîtrisée n’a jamais cherché à se montrer. Cette année, il est aussi venu à Venise dans le cadre du programme philanthropique Mentor & Protégé de Rolex, sponsor officiel de la biennale. Après Peter Zumthor l’an dernier, l’horloger suisse lui a demandé d’être son nouveau mentor en architecture, et le protégé qu’il a choisi se nomme Simon Kretz. L’intérêt très marqué pour la question urbaine de cet architecte suisse a convaincu le maître de faire un bout de chemin avec lui. Ne pas verser dans le théorique, être dans le concret, travailler sur un site tangible, c’est ainsi qu’il entrevoit cette expérience de mentorat : « C’est avant tout une histoire de générosité, fondamentale dans l’architecture mais qui fait souvent défaut dans notre profession. »

À Barcelone, David Chipperfield a conçu en 2011 une nouvelle cité judiciaire : une série de bâtiments aux façades sérielles dont seule la couleur varie.
À Barcelone, David Chipperfield a conçu en 2011 une nouvelle cité judiciaire : une série de bâtiments aux façades sérielles dont seule la couleur varie. DR

Un engagement contre le Brexit
David Chipperfield est né à Londres, où il a fondé son agence en 1985. Diplômé de la prestigieuse Architectural Association en 1977, il lui aura fallu être patient avant de bâtir en terre connue. Alors que le monde s’arrachait son savoir-faire, la Grande-Bretagne boudait désespérément l’enfant du pays. En 2011, il livre simultanément les galeries Turner Contemporary à Margate, dans le Kent, et Hepworth Wakefield, dans le Yorkshire de l’Ouest, deux réalisations majeures qui mettent un terme à cette longue attente. Concernant sa ville natale, l’homme ne mâche pas ses mots. Il regrette que les fonds d’investissement et la finance dictent les règles du jeu en matière d’urbanisme et que l’architecture soit assujettie aux forces commerciales. Il déplore également que seuls les gens extrêmement riches puissent encore vivre dans le centre de la capitale britannique et se dit choqué par le peu d’états d’âme qui imprègne l’identité locale. « Dire que Londres est une ville excitante est un cliché. Elle a perdu son âme, sa diversité. Paris et Londres représentent deux extrêmes. Entre investissements et préservation, il faut trouver un équilibre. Il faut maintenir une certaine complexité, assène-t-il. Je ne suis pas convaincu que les tours sont une solution pour fabriquer les villes contemporaines. » Avant l’été, David Chipperfield s’est fermement engagé contre le Brexit : « S’il vous plaît, ne nous laissez pas imaginer que cela va créer une nouvelle ouverture sur le reste du monde – l’isolement est l’isolement. Nous ne pouvons pas continuer à conforter cette idée que l’Europe est uniquement une administration bureaucratique sans visage à Bruxelles, car elle est d’abord et avant tout un continent et un ensemble de pays liés par une histoire commune, engagés à partager une vision politique et culturelle. »

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