Daniel Arsham sculpte le futur

Il creuse les murs ou leur donne forme humaine et crée des œuvres d’anticipation dans lesquelles notre civilisation part en poussière. À 36 ans, Daniel Arsham est l'un des artistes les plus en vue de la scène US. Entre débris de plâtre et bureaux ultra-clean, il nous reçoit dans son immense atelier new-yorkais niché entre les entrepôts du Queens.

L’autre moitié des lieux est dévolue à la matière qui prend forme, générant un boucan de tous les diables, couvrant les chansons du chanteur Drake qui tournent en fond sonore. Des ouvriers façonnent, tailladent, peaufinent des objets pleins d’énigmes : voici des autoradios et téléphones aux lignes très 80’s, sculptés dans le minerai comme s’ils avaient été mangés par le temps. C’est que l’artiste développe, en sus de ses architectures pernicieuses, une gamme d’étranges reliques à l’esthétique très « fin du monde ». « Ces objets tiennent de l’archéologie fictionnelle. Ils traduisent ma vision du futur de la même façon qu’un archéologue vous donne un point de vue sur la vie d’antan », détaille celui qui se voit bien comme un artiste de science-fiction.

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On lui doit d’ailleurs une série de films intitulés Future Relic dans lesquels les personnages, sortes d’aventuriers d’un temps inconnu, déambulent dans des néoruines vides d’humanité. « J’aime qu’il soit impossible de filmer le futur : le mot “futur” contient en lui d’autant plus de potentiel… » énonce-t-il. Ainsi de Future Relic 2, où le comédien James Franco, grimé en laborantin-cosmonaute-ouvrier nucléaire, déterre de vieux téléphones d’une cendre scintillante, comme surgis d’une Pompéi du XXIIIe siècle, avec, en bande-son, Mozart et de la musique hawaïenne. Dans Future Relic 3, c’est Juliette Lewis qui joue les dernières survivantes d’un monde englouti.

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Des figures d’Hollywood, un roi de la pop, Pharrell Williams, pour qui il vient de scénographier un show monumental, Hedi Slimane qui l’admire… Il n’en fallait pas moins pour que Daniel Arsham soit catalogué comme « l’artiste des people », voire comme un « VIP artist ». Ce que l’intéressé balaie d’un tranquille revers de main. « Les célébrités avec qui je travaille ne sont pas si nombreuses. Me considérer ainsi, c’est un peu étroit. Ma vie d’artiste, c’est d’être ici, au studio, tous les jours de 10 heures à 18 heures. » Pas l’âme d’un plaisantin avide de paillettes, Arsham. Il est un sérieux jeune homme au phrasé précis, pas un mot qui dépasse, circulant d’un assistant à l’autre avec une tranquille assurance, mettant la main à la pâte quand il le faut, lançant des directives avec calme et auxquelles tout le monde répond d’un hochement de tête.

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La mise de l’artiste, d’ailleurs, correspond parfaitement à l’ambiance studieuse du studio : lunettes rondes, total look noir. Daniel Arsham, il ne s’en cache pas, est atteint d’achromatopsie : il voit le monde en quasi-noir et blanc, ce qui n’est pas sans rapport avec les univers monochromes dans lesquels il nous plonge. Depuis peu, toutefois, des lentilles révolutionnaires transforment sa vision. « En temps normal, je vois 20 % des couleurs que vous percevez, explique-t-il. Avec ces lentilles, près de 80 %. Imaginez les changements incroyables que cela induit dans mon travail ! Pour la première fois, j’ai d’ailleurs conçu une exposition où la couleur avait toute sa place. »

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C’était à la Galerie Perrotin de New York, en septembre dernier, dont le sous-sol avait muté en grotte mi-onirique, mi-oppressante : ses parois, faites de ballons de basket érodés taillés dans la calcite, vous enveloppaient d’un dégradé de mauves. À l’atelier aussi, des touches de couleurs ont peu à peu fait leur apparition : on repère çà et là des caisses de minéraux de toutes sortes et des poudres dignes d’un marché aux épices indien. Et le plasticien de s’enthousiasmer, fasciné par le bleuté de tel ou tel cristal. Le futur, vu par Daniel Arsham et ses nouveaux yeux, nous promet quelques envolées chromatiques.

 

 

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