Art Paris : Focus sur 4 artistes africains

Ils s’appellent Mohamed Lekleti, Billie Zangewa, Marion Boehm et Mohau Modisakeng. Ils sont peintres ou photographes et incarnent tous les quatre la diversité de la création contemporaine du continent africain. Comme seize autres artistes disséminés dans la foire Art Paris, chacun bénéficie d’une exposition personnelle permettant de mieux présenter son univers. Une sélection IDEAT.

 

« Jeux » de Mohamed Lekleti (2016), technique mixte sur papier.
« Jeux » de Mohamed Lekleti (2016), technique mixte sur papier. courtesy dupré & dupré gallery

Mohamed Lekleti
Né en 1965 à Taza (Maroc)
Fabrice Delprat, directeur de la galerie Dupré & Dupré, présente Mohamed Lekleti, un artiste diplômé des Beaux-Arts de Rabat et aujourd’hui installé à Montpellier :
« J’ai rencontré Mohamed Lekleti au cours d’une foire il y a une dizaine d’années. Nous avons tout de suite accroché. C’est un homme remarquable, introverti, discret, empli d’humanité et débordant d’empathie. Son travail est depuis toujours basé sur l’introspection.
Ce qui m’a tout de suite séduit, c’est la qualité de son trait, au dessin appuyé, et l’univers onirique qu’il développe. Son œuvre aborde souvent la notion de dualité : entre la vie et la mort, le bien et le mal, le ciel et la terre, le féminin et le masculin… Sa démarche a pour but de provoquer un effet miroir. Elle nous renvoie à la fois à notre propre condition et à notre rapport à l’autre. Tous, nous cherchons à nous approprier un territoire. On le remodèle selon nos besoins afin d’y inscrire notre marque. Le territoire représente l’espace intime, l’identité que Mohamed Lekleti nous invite à sonder.
À travers ses dessins, il explore son propre territoire mental et affronte son semblable, son fou, son étranger, en bref son double. Le dessin est pour lui un chemin initiatique. Le dessin de Mohamed Lekleti est habité de figures dynamiques, toutes emportées dans un moment de mutation et de métamorphose vers on ne sait quel destin. Ce que nous voyons est en mouvement, il propose un pont vers des récits imaginaires. Il nous montre l’homme en mutation avec toutes ses facettes. En effet, à peine esquissé, le dessin de Mohamed Lekleti n’est déjà plus un dessin, il voyage vers un autre imaginaire. »
Dupré & Dupré (Béziers, France). Stand D20.


« Every Woman » de Billie Zangewa (2016), tapisserie de soie.
« Every Woman » de Billie Zangewa (2016), tapisserie de soie. courtesy afronovo gallery

Billie Zangewa
Née en 1973 à Blantyre (Malawi)
Henri Vergon, directeur de la galerie Afronova, à Johannesburg, dresse le portrait de la plasticienne Billie Zangewa :
« Every Woman (2016), l’une des dernières œuvres de Billie Zangewa, est presque un autoportrait. Elle montre les différents rôles assumés au quotidien par une femme indépendante ; ce qui est le cas de Billie, qui élève seule son fils de 3 ans tout en étant une artiste internationalement reconnue. Récemment, elle a été nommée par Artsy (plateforme en ligne, NDLR) comme l’un des créateurs les plus novateurs de cette génération aux côtés du plasticien Nick Cave et d’El Anatsui.
Quand je l’ai rencontrée à Johannesburg en 1994, la ville vivait dans l’effervescence provoquée par les élections démocratiques. À l’époque, tout semblait possible. Je travaillais sur une série de projets culturels et artistiques au centre-ville, et Billie était déjà très impliquée dans les milieux de l’art plastique, de la musique et de la mode. Elle finissait ses études à l’université Rhodes de Grahamstown et étudiait la gravure. C’est cette spécialité qui lui a permis d’explorer diverses techniques et matériaux, et a suscité par la suite sa passion pour les textiles, notamment pour la soie. Comme une transition naturelle entre ses accessoires de mode et ses œuvres graphiques, elle a trouvé une nouvelle forme d’art en créant des tapisseries originales.
En 2004, elle a remporté le prix Gerard Sekoto avec un triptyque de sacs à main représentant la dégradation urbaine de la ville dans les soies les plus précieuses. La même année, j’ai organisé sa première exposition solo et le succès, critique et public, a été total. Depuis, il ne s’est jamais démenti. »
Afronova (Johannesburg, Afrique du Sud). Stand C17.


« Inkosi » de Marion Boehm (2016), photographie, œuvre sur papier, textile, technique mixte.
« Inkosi » de Marion Boehm (2016), photographie, œuvre sur papier, textile, technique mixte. courtesy artco art galley

Marion Boehm
Née en 1964 à Duisbourg (Allemagne)
Après avoir obtenu un diplôme en design d’intérieur à l’université de sciences appliquées de Darmstadt, en Allemagne, Marion Boehm s’installe en Italie puis en France, où elle exerce en tant qu’architecte d’intérieur. En 2010, elle emménage en Afrique du Sud et découvre les portraits historiques de ses habitants : une révélation, comme elle le confie ici :
« En faisant des recherches dans un fonds de photographies du XIXe siècle datant de la période coloniale, j’ai réalisé qu’il y avait très peu de portraits d’Africains. Ceux que j’ai trouvés avaient été pris dans un but “scientifique” : ils accompagnaient des études anthropologiques dans lesquelles les natifs interprétaient leurs rôles de nourrices, de domestiques, de cheminots, etc. Ils sont photographiés de façon improvisée à l’extérieur, le plus souvent à la campagne, dans des locaux de fortune, ou alors ils posent à l’intérieur avec des accessoires comme sur une scène de théâtre.
Ces images sont toujours faites par la classe dirigeante, à la demande de l’intelligentsia blanche, jamais de celle des Noirs, auxquels d’ailleurs elles ne sont pas destinées. Mon travail consiste à réinterpréter ces clichés, à représenter les Africains comme les colons se représentaient à l’époque. À ces portraits stéréotypés, j’associe la dentelle ou le velours, c’est-à-dire les matériaux les plus riches que révèlent, par exemple, les tableaux victoriens. Évidemment, la combinaison des deux provoque toujours l’étonnement, car les Noirs ne sont jamais dépeints comme ça. »
Artco (Aix-la-Chapelle, Allemagne). Stand A5.


« Lefa 1 I » de Mohau Modisakeng (2016), photographie.
« Lefa 1 I » de Mohau Modisakeng (2016), photographie. courtesy whatiftheworld

Mohau Modisakeng
Né en 1986 à Soweto (Afrique du Sud)
C’est avec son propre corps que Mohau Modisakeng explore les effets de la violence sur le peuple noir et leurs répercussions sur l’inconscient collectif. Selon lui, « l’autobiographie a toujours été un dispositif narratif important dans de nombreuses disciplines artistiques, car le “je” est politique ».
Son corps, il l’exploite à travers la photographie, la vidéo, l’installation ou la performance, et sa pratique évolue au rythme de la réalité sociale du pays, marquée par le racisme et les inégalités. Mais, si ses travaux s’avèrent indissociables de la violence de l’apartheid que symbolise Soweto, ce township situé à une quinzaine de kilomètres de Johannesburg, dont l’artiste est originaire (et où son frère fut poignardé), ils n’en sont pas une représentation directe, plutôt une évocation poétique.
En témoignent cette sculpture créée en 2009 Untitled (Okapi), réplique surdimensionnée d’un couteau comme celui qui tua son aîné, ou les photographies présentées à Art Paris Art Fair, au fond noir comme le charbon (dont la part dans la production d’électricité en Afrique du Sud est de 85 %). Cette série dénonce les misérables conditions de travail des mineurs ainsi que les conséquences désastreuses pour l’environnement de ce type d’exploitation. Désormais âgé de 30 ans et bardé de récompenses – dont, en 2016, le Standard Bank Young Artist Award pour l’art visuel, premier prix artistique en Afrique –, Mohau Modisakeng représentera son pays (avec Candice Breitz) lors de la prochaine Biennale d’art de Venise, du 13 mai au 26 novembre.
Whatiftheworld (Le Cap, Afrique du Sud). Stand C8.

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