Patrizia Moroso : « S’asseoir sur un bel objet, c'est se connecter à l’art »

A deux semaines du Salone del Mobile à Milan, Patrizia Moroso, directrice artistique du label de design, continue d’affûter les projets de mobilier de la nouvelle collection 2018. Pour IDEAT, elle explique pourquoi elle pense toujours que le design, c’est fantastique !

Travailler avec un designer ou un architecte, est-ce la même chose ?
Patrizia Moroso : Non, c’est différent. Ce distinguo nous amuse en Italie parce que les écoles 100 % design y sont pour la plupart récentes. On faisait plutôt architecture pour s’orienter vers le design. Pour moi, un architecte qui est designer, c’est normal. Aujourd’hui, travailler avec l’architecte Daniel Libeskind, c’est sentir son habitude d’une autre échelle, radicalement différente. Idem avec son confrère David Adjaye. Avec lui, on voit aussi comment un objet peut faire partie d’une architecture. Là où Libeskind joue de volumes puissants comme les blocs de pierre d’une façade, David est plus proche du design au sens courant. Ce qui convient bien à ses espaces minimaux.

Sentez-vous dans vos collaborations une différence entre homme et femme ?
(Elle rit.) Je ne fais ni ne sens aucune différence et d’ailleurs je ne me pose vraiment pas la question. En même temps, c’est tout de suite plus facile de travailler avec une femme. Il existe une sorte de complicité, d’entente tacite avec Patricia (Urquiola), Nipa (Levien) ou Sofia (Landqvist du duo Front, NDLR). Il n’y a pas de différence au niveau du résultat de la collaboration car j’ai évidemment le même respect pour l’œuvre, qu’elle soit signée d’un homme ou d’une femme. J’ai avant tout la chance d’avoir autour de moi des personnes dotées d’une grande sensibilité.

Le charme énigmatique de la rondeur et du mouvement du canapé de la collection « Glider » par Ron Arad.
Le charme énigmatique de la rondeur et du mouvement du canapé de la collection « Glider » par Ron Arad. DR

Comment va Oncle Marino ? (l’oncle maternel de Patrizia, prototypiste surnommé Michelangelo par Ron Arad).
Bien ! Cela fait trente ans qu’il s’occupe de nos prototypes. Au début, nous n’avions pas tous les outils d’aujourd’hui pour les réaliser. Ces dix dernières années, la technologie a affûté de nouveaux instruments numériques. Le gain de temps est considérable. Oncle Marino n’est pas fan de cela, parce qu’il a l’habitude de s’occuper de tout lui- même. Ce pourquoi il est d’ailleurs un fantastique cadeau du ciel ! D’abord parce que c’est mon oncle, et aussi parce que, dès son adolescence, il a fondé avec ma mère, sa sœur, les prémices de la société.

Comment voyez-vous aujourd’hui le monde du design ?
Je le trouve fantastique, car il met la création au premier plan. Je vois beaucoup de choses très intéressantes. Des préoccupations nouvelles se font jour, du développement durable au recyclage des matériaux. Nous ne sommes pas là pour produire des projets fous sans réfléchir ! Un sofa doit pou- voir durer par sa qualité. Et on ne doit pas acheter sans réfléchir non plus. Quelqu’un du marketing vous dirait le contraire, pas moi. Les jeunes designers sont sensibles à ces questions et les gens aussi.

Le fauteuil de la collection « Take a Line for a Walk » d’Alfredo Häberli.
Le fauteuil de la collection « Take a Line for a Walk » d’Alfredo Häberli. DR

Moroso dans le monde du design, une superbe niche ?
Oh non, je n’ai jamais pensé Moroso comme une niche… mais je n’ai jamais changé de vision. C’est mon destin ! (Rires) Ce que nous essayons de faire, ce sont des produits uniques. Il y a dix ans, le duo Doshi Levien imaginait son Charpoy comme une assise traditionnelle indienne revisitée. Les mêmes sont capables, tout comme Ron Arad ou Patricia Urquiola, de faire aujourd’hui des produits pertinents dans le domaine du contract, domaine qui représente à peu près la moitié de notre activité. Ce n’est pas parce que c’est pour un bureau qu’un produit doit être banal. Au contraire, il faut donner de la personnalité à un espace. Le marché du contract a l’avantage d’être géré en majorité par des professionnels qui comprennent notre langage. Celui de Doshi Levien est le même qu’avant… bien qu’ils aient évolué. Leur intérêt pour les détails et le tissu n’a pas changé mais ils ont désormais une autre vision du design. Je suis vraiment très heureuse d’avoir promu ces designers fantastiques.

The good concept store La sélection IDEAT