A Bruxelles, la villa Empain déploie ses mondes perdus

Du sentiment de mélancolie, la Fondation Boghossian a conçu une réjouissante exposition sertie au sein de son siège, la Villa Empain à Bruxelles. Dans cet écrin Art déco, entre marbres et bois exotiques, le spleen s’éprouve avec délice au fil de 70 œuvres d’art signées d'autant d’acteurs contemporains.

Fondée en 1992, la fondation Boghossian a pour vocation la formation et l’éducation. Pour la famille éponyme, issue d’une lignée de joailliers ayant successivement connu l’Arménie, le Liban et la Suisse, l’idée est plus précisément de travailler au rapprochement des cultures entre Orient et Occident. Dirigée depuis 2016 par Loumia Salamé, la fondation, qui a pris possession de la Villa Empain à Bruxelles, est un lieu de rencontres et de découvertes.

Samuel Yal « Dissolution », 2004.
Samuel Yal « Dissolution », 2004. © Lola Pertsowsky

Comment exposer le ressenti d’un sentiment en œuvres d’art ? En l’organisant comme un voyage en terres inconnues, balisé de thèmes : paradis perdu, ruines, le temps qui passe, solitude, absence… Le défilé des œuvres des artistes qui incarnent la mélancolie par leurs œuvres est ici parsemé de phrases d’auteurs, écrivains ou philosophes sur la même thématique.

« Chamade » (2010), « Le Vendôme » (2008), « Black Label » (2012) et « Cendrier » (2011) de Lamia Ziadé.
« Chamade » (2010), « Le Vendôme » (2008), « Black Label » (2012) et « Cendrier » (2011) de Lamia Ziadé. © Lola Pertsowsky

La Villa Empain est un joyau Art déco bâti entre 1930 et 1934 par l’architecte Michel Polak pour Louis Empain, fils du célèbre industriel. C’est le fondateur de la dynastie Empain qui a construit le métro parisien. Son fils fait don de la villa à l’Etat belge en 1937 mais il la récupère dans les années soixante, mécontent qu’elle ait été attribuée à l’ambassade d’URSS. L’industriel du tabac Harry Tcherkezian la rachète et la loue alors à RTL. Revendue, elle traverse une mauvaise passe entre abandon et dégradations avant d’être inscrite en 2001 sur la liste du patrimoine bruxellois. En 2006, la fondation Boghossian l’acquiert et la restaure. Un an plus tard, elle est classée mais les travaux ne s’achèvent qu’en 2010…

En quatre ans, la villa a retrouvé tout son éclat.
En quatre ans, la villa a retrouvé tout son éclat. © Lola Pertsowsky

Avant même d’y pénétrer, c’est déjà le bal des matières ! Le granit poli de Baveno sur les façades gris pâle est subtilement séquencé de cornières de laiton dorées à la feuille d’or qui soulignent les angles de la maison.

« Falaise de Bâmiyân » de Pascal Convert (2017).
« Falaise de Bâmiyân » de Pascal Convert (2017). © Lola Pertsowsky

Dans le grand hall, sur les murs et les sols, les marbres d’Escalette et de Bois Jourdan s’étalent. Bois de Palu moiré indien, panneaux de ronce Bubunga, chêne, ferronneries, vitraux et mosaïques : c’est une opulente démonstration de savoir-faire, mais opérée sans lourdeur. On comprend aisément les quatre ans de restauration…

Dans l’atrium, l’artiste italien Claudio Parmiggiani, chantre de l’Arte Povera, évoque la mélancolie des ruines de l’Antiquité par un amoncellement de têtes de statues classiques. En face, le KRJST Studio (Justine de Moriamé et Erilka Schillebeeckx) a suspendu à la balustrade du premier étage une cascade textile entre art et couture, qui chute depuis le premier étage.

Au centre, « Senza Titolo » de Claudio Parmiggiani (2013-2015). A droite, « Orion » de KRJST Studio (2016).
Au centre, « Senza Titolo » de Claudio Parmiggiani (2013-2015). A droite, « Orion » de KRJST Studio (2016). © Lola Pertsowsky

Dans le Salon d’honneur, une grande baie vitrée donne sur la piscine, une des premières de Belgique réservée à un usage privé. Tandis qu’au plafond, le maître-verrier français Max Ingrand (1908-1969) déploie sa Voix Lactée sur des carreaux de verre, au sol, la bibliothèque cristallisée de Pascal Convert rappelle l’enfer des autodafés. L’artiste a placé des livres dans des gangues de plâtre avant d’y introduire du verre en fusion, qui a ainsi phagocyté le papier. Ne reste alors plus que la trace de l’ouvrage disparu dans le matériau, comme un souvenir… Dans le même registre de l’anéantissement culturel, l’artiste a choisi d’accrocher au mur en face une représentation photographique de l’absence des Bouddhas de Bâmiyân (Afghanistan).

« Bibliothèque » de Pascal Convert (2016).
« Bibliothèque » de Pascal Convert (2016). © Lola Pertsowsky

Face à l’Escalier d’honneur, un salon en stuc imite le marbre sous un plafond en boiseries de Manilkara du Venezuela. Le bar à l’américaine, un écrin de bois précieux digne d’un palace, est, lui, devenu un restaurant.

« Falaise de Bâmiyân » de Pascal Convert (2017).
« Falaise de Bâmiyân » de Pascal Convert (2017). © Lola Pertsowsky

Au premier étage, le visiteur traverse l’ancienne chambre, la salle d’escrime, la salle de bains et le boudoir en compagnie du peintre Giorgio de Chirico ou du sculpteur Alberto Giacometti et son Homme à mi-corps (1965). Les sentiments de désœuvrement et de solitude s’évoquent sans brutalité pour le visiteur. Le grand tableau de Paul Delvaux, Nuit sur la mer (1976) étonne par son fond de paysage un peu hypnotique. Giuseppe Penone, Rémy Zaugg sont aussi de la partie tout comme Samuel Yal et sa Suspension, une tête suspendue d’éclats en fragments arrêtés dans leur course. On croise aussi l’artiste, illustratrice et écrivain libanaise Lamia Ziadé dont les livres illustrés sont des références en matière de mélancolie. L’exposition égrène ainsi une suite de sésames artistiques ouvrant la porte du rêve et de la réflexion…

> Melancholia à la Fondation Boghossian Villa Empain. Jusqu ‘au 19 août. 67, avenue Franklin-Roosevelt, 1050 Bruxelles. 

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