Guide : Milan, capitale européenne de l’architecture contemporaine

Milan détrônera-t-elle Londres ? Depuis dix ans, la cité lombarde redéfinit son urbanisme à coup de chantiers gigantesques et n’hésite pas à chambouler voire créer de nouveaux quartiers. Visite guidée par deux de ses auteurs, les architectes Patricia Viel et Cino Zucchi, qui œuvrent au bouillonnement de ce moteur de l’Europe de demain...

Milan s’est construite au milieu de la vallée du Pô. Aucune rivière ni aucun autre obstacle géographique ne l’a limitée ou n’a façonné son développement. Cela lui a permis de s’étendre en cercles concentriques, de manière organique, depuis son noyau originel qu’étaient les Navigli (un ensemble de petits canaux), jusqu’au plan Beruto, le premier schéma directeur de Milan imaginé entre 1884 et 1889 par l’ingénieur milanais Cesare Beruto. Celui-ci a matérialisé l’agrandissement de la ville en dessinant son plan selon une forme plutôt arrondie.

Le siège de l’entreprise Coima, dessiné par Mario Cucinelli, dans le quartier de Porta Nuova.
Le siège de l’entreprise Coima, dessiné par Mario Cucinelli, dans le quartier de Porta Nuova. Gianni Basso / Vega MG

La guerre a aussi apporté son lot de modifications. Détruit lors de bombardements en 1943, le centre historique a ensuite été reconstruit et les immeubles modernes sont venus se greffer sur le schéma historique, l’irriguant d’une nouvelle sève bienvenue. « Toutes les écoles d’architecture européennes viennent aujourd’hui visiter ces exemples d’insertions modernes pratiquées par les architectes BBPR, Gio Ponti, Ignazio Gardella, Vico Magistretti ou Luigi Caccia Dominioni. Ce dernier, parfaitement méconnu du public milanais, fait l’objet d’un culte à l’étranger », raconte Cino Zucchi, l’un des grands architectes milanais contemporains.

À Porta Nuova, sur la Piazza Gae Aulenti, le bâtiment E1-E2 (surnommé « le Showroom » ou « l’Harmonica »), du studio milanais Piuarch.
À Porta Nuova, sur la Piazza Gae Aulenti, le bâtiment E1-E2 (surnommé « le Showroom » ou « l’Harmonica »), du studio milanais Piuarch. Gianni Basso / Vega MG

Enfin, c’est l’industrie automobile qui a le plus façonné l’agglomération au XXe siècle : Alfa Romeo ou Pirelli ont construit de vastes usines avant de les abandonner, laissant des espaces vacants à la disposition de l’aménagement urbain. « Les décennies 80 et 90 ont été marquées par la corruption politique. À cette époque, la ville a souffert d’une très mauvaise architecture et a perdu de nombreuses occasions de se renouveler. Mais au tournant du XXIe siècle, la structure de Milan a évolué de manière intéressante et la qualité globale de l’architecture s’est alors nettement améliorée », analyse Cino Zucchi.

L’université Bocconi, de Grafton Architects, dans le sud de Milan, près des Navigli.
L’université Bocconi, de Grafton Architects, dans le sud de Milan, près des Navigli. Gianni Basso / Vega MG

Les observateurs sont unanimes : le développement récent de la ville est le fruit d’une collaboration entre politique et société civile. « Ces changements au niveau de l’architecture sont la conséquence d’une nouvelle façon de gérer la ville, des liens forts tissés entre le gouvernement et les promoteurs. C’est ce ressort qui a généré une variété de programmes de qualité », estime l’architecte milanaise Patricia Viel. Et notamment une quantité de tours : « Autrefois, Milan était dense et homogène, ces nouvelles tours ont créé une variation que l’on trouve dans les grandes villes contemporaines. C’est d’ailleurs la force de Milan aujourd’hui de conserver son caractère de ville moyenne avec une variété de paysages très importante, propre aux grandes capitales dynamiques. Ces bâtiments s’insèrent dans de nouveaux quartiers très centraux qui sont parties prenantes du nouveau caractère de la ville », note la Milanaise. « Ces vues de Milan, où les derniers gratte-ciel construits sont intégrés dans des scènes urbaines, sont nouvelles. Milan est la cité la plus internationale du pays et cette nouvelle architecture lui sied mieux ; elle est davantage en accord avec ce que le monde attend d’elle. Quelqu’un qui arrivait il y a quinze ans pouvait être déçu, car Milan ne jouissait pas d’atouts historiques déterminants. Aujourd’hui, ce sont les parties contemporaines qui redonnent de la valeur aux anciennes », assure l’architecte.

Le hangar Bicocca, une ancienne usine Pirelli, convertie en fondation d’art contemporain. Un projet de restructuration signé Marco Bay du studio milanais April Architects.
Le hangar Bicocca, une ancienne usine Pirelli, convertie en fondation d’art contemporain. Un projet de restructuration signé Marco Bay du studio milanais April Architects. Gianni Basso / Vega MG

Comme un joyeux palimpseste tourné vers l’avenir… Une métamorphose entamée par la transformation d’anciennes petites usines dans des quartiers comme Porta Genova ou Porta Romana il y a une quinzaine d’années, puis de plus importants espaces, à la dimension de quartiers, comme le hangar Bicocca de Pirelli transformé en fondation d’art contemporain, ou le grand site Portello, d’Alfa Romeo, reconverti en quartier résidentiel et commercial par la municipalité au début des années 2000.


Derniers signes de rénovation urbaine, qui ont achevé d’ancrer Milan dans la modernité, Porta Nuova et CityLife, qui se dressent dans le nord de la ville. « Ces deux quartiers ont été portés par un mélange intéressant d’agences étrangères et italiennes. En terme de langage architectural, ils sont à mon sens un peu éclectique – certains bâtiments auraient pu être construits n’importe où dans le monde, notamment au Moyen-Orient, mais tous contribuent au renouvellement des espaces publics et du panorama milanais, analyse Cino Zucchi. Si la tour Pirelli, de Gio Ponti, et la tour Velasca, de BBPR, ont été les points de repère diffus d’une transformation urbaine, aujourd’hui, la tour UniCredit, de Cesar Pelli, et les trois tours de CityLife sont les icônes d’un renouvellement général et apparaissent en fond de milliers de selfies. Personnellement, les interventions comme celle de Grafton Architects, à l’université Bocconi, me semblent parmi les plus passionnantes. » Et l’architecte de citer dans son panthéon personnel la Fondazione Feltrinelli, de Herzog & de Meuron, le Mudec, de David Chipperfield, la Fondazione Prada, de Rem Koolhaas, et le Bosco Verticale, de Stefano Boeri, à Porta Nuova. C’est d’ailleurs près de cette icône qu’il a lui-même livré, il y a trois ans, la Corte Verde et Novetredici, des immeubles ouverts, enrichis d’espaces verts. « Ils me semblent en résonance avec l’esprit optimiste de reconstruction qui a suivi la Seconde Guerre mondiale, qui représente pour moi le rêve d’un futur “civique”, capable d’absorber des fragments de la situation existante… »

La tour UniCredit, le gratte-ciel le plus haut d’Italie, est un bâtiment de l’architecte argentin Cesar Pelli. Il a signé le coup d’envoi du nouveau quartier de Porta Nuova.
La tour UniCredit, le gratte-ciel le plus haut d’Italie, est un bâtiment de l’architecte argentin Cesar Pelli. Il a signé le coup d’envoi du nouveau quartier de Porta Nuova. Gianni Basso / Vega MG

La Corte Verde fait la soudure entre la « vieille » ville, matérialisée par le Corso Como, et la récente Piazza Gae Aulenti, qui marque le début de Porta Nuova. Ce quartier d’affaires, porté par la ville et le fonds d’investissement Qatar Investment Authority, est un symbole du dynamisme de Milan tant au plan architectural qu’économique, un « phare » visible de très loin. « Ce quartier est arrivé à maturité en même temps que l’Exposition universelle de 2015, qui fut un révélateur de la révolution milanaise. La manifestation a eu la sensibilité de ne pas travailler sur une formule de foire d’architecture temporaire démesurée mais plutôt de permettre d’engendrer de très beaux projets de requalification de la ville, notamment sur les Navigli. L’ensemble des acteurs s’est concentré sur l’accessibilité de Milan, sa beauté, son offre de services. Les rues du centre-ville ont été repavées en pierre », se réjouit Patricia Viel. Ce que confirme Cino Zucchi : « L’exposition a joué le rôle d’un miroir, dans lequel nous nous sommes regardés en nous disant que finalement nous n’étions pas si moches. »

Un cercle vertueux qui a permis à des investisseurs locaux de se lancer dans des aventures privées aussi prestigieuses que la Fondazione Prada, qui a jeté un nouvel éclairage sur le quartier populaire de Porta Romana. « Ce projet courageux a respecté l’identité des lieux tout en apportant un dynamisme certain à ce quartier périphérique. Ce modèle d’intervention dans la ville est intéressant pour les cités historiques européennes tant il permet d’offrir du changement sans perdre en qualité urbaine », explique Patricia Viel qui développe, avec son associé Antonio Citterio, un projet mitoyen, Symbiosis, un quartier développé par le promoteur Beni Stabili pour lequel ils achèvent le siège de Fastweb (fournisseur italien d’accès Internet). Ils ont imaginé des bureaux ouverts sur la ville et une place piétonne de 20 000 m2 plantée d’arbres, qui vient contredire la tradition milanaise, plus minérale.

Cascina Merlata, quartier périphérique au nord-ouest de Milan, est conçu comme un ensemble urbain aux fonctions complémentaires : parc résidentiel, jardins d’enfants, centre commercial…
Cascina Merlata, quartier périphérique au nord-ouest de Milan, est conçu comme un ensemble urbain aux fonctions complémentaires : parc résidentiel, jardins d’enfants, centre commercial… Gianni Basso / Vega MG

À l’opposé, au nord-ouest de Milan, son agence développe Cascina Merlata, avec une autre image de la ville, l’idée étant de reconstruire une densité urbaine sur un parc, soit un bâtiment de 9 étages ouvert aux jeunes familles, à des prix très accessibles. Une offre rare dans une société très statique, dans laquelle les logements se transmettent de génération en génération. Cino Zucci, lui aussi, souhaite apporter sa pierre à l’édifice d’un nouveau Milan à Portello ou à la Corte Verde : « Même si ces programmes sont éloignés géographiquement et dans leur programmatique, ils partagent tous deux la même attention aux matériaux et textures, le dessin de pièces communes et de belles terrasses privées. L’usage de briques et de différentes teintes de vert, du gazon au plus foncé en passant par le très lumineux, a été travaillé en osmose avec le petit parc au pied de l’immeuble. » Ils ont tous deux une vision très claire pour l’avenir des projets qu’ils estiment porteurs d’espoir, puisque attachés à cette ville.

Le bâtiment U15 signé Cino Zucchi, dans le nouveau quartier de Milanofiori.
Le bâtiment U15 signé Cino Zucchi, dans le nouveau quartier de Milanofiori. Gianni Basso / Vega MG

Patricia Viel imagine la poursuite d’un projet raisonné et ambitieux de la cité lombarde : « Je crois que Milan a la tâche d’être une ville internationale et ouverte. Elle doit grossir en population en agrégeant les communes voisines avec qui nous avons une communauté de destin et qui sont pour l’instant très indépendantes. » Parmi les autres chantiers indispensables à ses yeux, la beauté passe par un haut niveau de maintenance (éclairage, voies d’eau…) et surtout par une place plus importante laissée aux piétons. Milan donne encore la faveur aux automobiles et doit multiplier ses espaces publics ! « Mais le temps presse, s’alarme Cino Zucchi. Milan doit profiter de ce moment ultrapositif pour donner naissance ou compléter ses infrastructures et espaces publics avant que la tendance économique qui porte actuellement la ville ne s’essouffle. »

Une vue du quartier d’Isola, en pleine requalification.
Une vue du quartier d’Isola, en pleine requalification. Gianni Basso / Vega MG
La profusion de nouveaux gratte-ciel dans le récent quartier de Porta Nuova.
La profusion de nouveaux gratte-ciel dans le récent quartier de Porta Nuova. Gianni Basso / Vega MG
Cascina Merlata, l’un des bâtiments du complexe architectural social qui offre des appartements accessibles aux familles dans un cadre agréable et sur lequel a travaillé Patricia Viel avec son associé Antonio Citterio.
Cascina Merlata, l’un des bâtiments du complexe architectural social qui offre des appartements accessibles aux familles dans un cadre agréable et sur lequel a travaillé Patricia Viel avec son associé Antonio Citterio. Gianni Basso / Vega MG
Un emblème de Milan : le Bosco Verticale, un succès écologique et architectural de Stefano Boeri, inauguré en 2013.
Un emblème de Milan : le Bosco Verticale, un succès écologique et architectural de Stefano Boeri, inauguré en 2013. Gianni Basso / Vega MG
La tour UniCredit, aux faux airs dubaïotes.
La tour UniCredit, aux faux airs dubaïotes. Gianni Basso / Vega MG

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