Rencontre : Sam Baron, designer insatiable

Résidant à Lisbonne depuis dix-sept ans, Sam Baron a profité de cette expérience au Portugal, comme de sa collaboration avec Fabrica (le laboratoire de recherche en communication du groupe Benetton), en Italie, pour faire évoluer et assumer sans complexe une écriture inspirée des arts décoratifs français. Alors qu’il prépare une exposition collective pour Granville Gallery, à Paris, qu’il met la dernière main à une collection pour le porcelainier Vista Alegre et à une conférence pour le collectif Thinkers & Doers, le designer de 42 ans travaille aussi sur de nouvelles collaborations qui seront révélées au prochain Salon du meuble de Milan, en avril.

Lors de la Design Week Mexico, en octobre, vous avez présenté une collection réalisée avec des potiers locaux, après avoir mené un workshop avec des artisans thaïlandais l’année dernière. Pourquoi un tel appétit pour ces collaborations internationales ?
S.B. : Je me fais régulièrement embarquer dans des workshops. Le dernier en date était cette collaboration avec une famille de potiers de la région de Puebla qui fabrique des cazuelas, des plats en terre cuite émaillée typiques de là-bas. J’ai passé une semaine avec eux et, à partir de leur savoir-faire et en débridant leur créativité, nous avons réalisé une série d’objets, inspirés de ces plats ainsi que de leurs pichets, qui sont non seulement fonctionnels mais aussi décoratifs. Je suis de nature curieuse et ces incursions sont des coups de frais qui me permettent de « redescendre » après des événements comme le Salon du meuble de Milan. Ce sont, en outre, des projets utiles qui m’obligent à repenser ma vision du design, à m’adapter. J’aime me remettre en question et répondre aux problèmes précis qui se posent en de telles occasions.

Sam Baron : un designer attaché à l’héritage des arts décoratifs mais qui, en s’entourant de jeunes talents audacieux, n’hésite pas à se remettre en question et à regarder vers l’avenir.
Sam Baron : un designer attaché à l’héritage des arts décoratifs mais qui, en s’entourant de jeunes talents audacieux, n’hésite pas à se remettre en question et à regarder vers l’avenir. Thinkers and Doers

Que pensez-vous apporter à ces artisans ?
Ce qui me dérange avec ce genre d’exercice, c’est que, le plus souvent, après une jolie exposition et un cocktail, l’artisan gagne trois sous et ça s’arrête là pour lui. Moi, je voulais que cette collaboration soit pérenne. Outre notre série pour la Design Week Mexico, nous avons développé une collection dont j’ai cédé les droits à la famille (les ateliers Las Peregrinas, à découvrir sur Tallerluum.com.mx, NDLR) afin qu’elle puisse enrichir son offre et la vendre sur le long terme.

Appliquez-vous une méthode commune aux collaborations que l’on vous propose ?
Je dois avouer que les briefs sont très souvent mal faits. Les gens viennent me voir en me réclamant une nouveauté. Je réponds alors par une série de questions : « Pourquoi est-ce que vous m’appelez moi ? Pour mon sens de l’élégance ? Parce que je suis capable de prendre des risques ? Parce que vous avez besoin de quelqu’un qui vous stimule ? » Nous identifions ensemble nos motivations pour une éventuelle collaboration, nous discutons des codes sur lesquels nous allons nous entendre. C’est en fonction de ces éléments que je vais m’appliquer à dessiner un projet. Pour moi, le design se situe à égale distance entre l’art et la communication.

Poteries réalisées avec les ateliers Las Peregrinas et présentées lors de la Design Week Mexico 2018.
Poteries réalisées avec les ateliers Las Peregrinas et présentées lors de la Design Week Mexico 2018. Felipe Luna

Des disciplines entre lesquelles vous avez hésité lorsque vous étiez étudiant. À quel moment avez-vous su que vous alliez choisir le design ?
À la fin de ma deuxième année aux Beaux-Arts de Saint-Étienne. Accepté dans les trois filières (art, design et communication), j’ai longuement hésité. Je trouve géniale la liberté de l’artiste ; mon hobby favori est d’aller dans des musées voir des trucs barrés que j’aurais rêvé de faire. D’ailleurs, avec l’âge, cela commence à me titiller et il n’est pas impossible que je m’y frotte un jour. La communication est aussi un champ intéressant, peuplé de graphistes incroyables ou de photographes de folie qui créent une vraie culture. Mais, par-dessus tout, j’aime la présence physique du design, dessiner des assiettes avec lesquelles les gens vont passer un pur moment en famille ou avec des amis. Et puis, tout le monde est concerné par le design. Si je crée une chaise inconfortable, inutile d’être spécialiste pour comprendre que je me suis loupé.

Pourquoi les Beaux-Arts de Saint-Étienne ?
Pendant ma terminale D option dessin, j’ai passé les concours des Beaux-Arts de Lyon, de Saint-Étienne et de Reims. Mes parents ne voulaient pas en entendre parler, mais, par chance, un ancien étudiant des Beaux-Arts est venu à leur auberge. Je lui ai demandé de les convaincre de me laisser m’engager dans cette voie. J’ai finalement été accepté dans les trois écoles, ce qui a achevé de les conforter dans cette idée, et j’ai choisi Saint-Étienne, dont le département design était le plus intéressant.

Petit aperçu de la collection automne-hiver 2018 « Sam Baron for La Redoute » comportant linge de lit et coussins mais aussi quelques pièces de vaisselle ( en couverture).
Petit aperçu de la collection automne-hiver 2018 « Sam Baron for La Redoute » comportant linge de lit et coussins mais aussi quelques pièces de vaisselle ( en couverture). Jean-Philippe Mattern

Vous avez alors rapidement accumulé les collaborations…
Déjà, au lycée, j’avais fait un stage chez le fabricant de jouets Smoby. Ce fut le premier d’une longue série : dans une agence de pub durant ma première année, puis chez des personnalités aussi différentes que Kristian Gavoille, Garouste & Bonetti ou François Bauchet. J’ai complété mes cinq ans aux Beaux-Arts par un post-diplôme avec la revue de design Azimuts sur l’esthétique française populaire – du calendrier des postes au papier de boucher – en même temps qu’un second post-diplôme aux Arts-Déco, à Paris. J’ai aussi multiplié les missions pour des designers avec lesquels j’avais déjà collaboré.

Ces expériences vous ont-elles motivé à poursuivre une carrière en agence ou, au contraire, à vous établir à votre compte ?
J’ai tout de suite voulu être indépendant. Et c’est encore le cas, mais je le suis au sein d’une grande famille. Il y a la famille étendue : ceux avec qui j’ai bossé chez Fabrica (à la direction
créative du département de design entre 2007 et 2018), que j’appelle de temps en temps sur des projets précis. Et la famille proche : quatre Portugais avec qui je collabore au quotidien. Ils bossent en free-lance pour moi mais ils développent aussi leurs propres projets… j’y tiens ! Je leur en cède aussi, comme l’avaient fait avec moi Kristian Gavoille ou François Bauchet, chez qui je pouvais rester dessiner jusqu’à 22 heures pour des commandes perso.

Collection automne-hiver 2018 « Sam Baron for La Redoute ».
Collection automne-hiver 2018 « Sam Baron for La Redoute ». Jean-Philippe Mattern

Quel est votre rapport au dessin ?
Je me souviens qu’à Fabrica on m’a réclamé une imprimante 3D. La première année, on ne l’a utilisée que trois fois… Pour moi, il n’y a rien de mieux que le dessin ; la technologie n’est qu’un outil, elle ne me fascine pas. J’ai toujours un cahier avec moi, je passe mon temps à dessiner, parfois des trucs débiles. Cet été, j’ai commencé à faire des mugs tordus : aucun commanditaire, aucun intérêt, si ce n’est le plaisir de l’exercice pur. Mais ça peut aussi être des motifs, un service de table, pour le simple plaisir de retravailler des formes absolues. Le dessin, c’est le moment où je suis le plus libre. La main et le crayon restent les meilleurs outils pour exprimer ce que veut dire ton cerveau. J’adore ça, car tu es beaucoup plus focalisé que sur un ordinateur.

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