Rencontre : Sam Baron, designer insatiable

Résidant à Lisbonne depuis dix-sept ans, Sam Baron a profité de cette expérience au Portugal, comme de sa collaboration avec Fabrica (le laboratoire de recherche en communication du groupe Benetton), en Italie, pour faire évoluer et assumer sans complexe une écriture inspirée des arts décoratifs français. Alors qu’il prépare une exposition collective pour Granville Gallery, à Paris, qu’il met la dernière main à une collection pour le porcelainier Vista Alegre et à une conférence pour le collectif Thinkers & Doers, le designer de 42 ans travaille aussi sur de nouvelles collaborations qui seront révélées au prochain Salon du meuble de Milan, en avril.

Votre passion pour les arts décoratifs renvoie à l’Histoire. Quelle place cette dernière tient-elle dans votre travail ?
J’adore ça, et j’assume. Les Français ont vu les appartements de Napoléon III reconstitués au Louvre, ils ont cette immense culture dont ils sont inconsciemment imprégnés. Lorsque je suis arrivé à Saint-Étienne, je me suis un peu pris la tête avec les enseignants, qui, eux, professaient une écriture minimale. Mais nous ne sommes pas des Nordiques, il me semble important d’assumer notre culture. Lorsque, sur un pauvre pot en terre, je mets deux anses et que ça devient magistral, je tiens cela de mon histoire. Et je respecte aussi celle des maisons avec lesquelles je collabore. Par exemple, sur la vaisselle dessinée pour le céramiste danois Mateus, je voulais qu’apparaissent des traces de doigts comme motifs, pour exprimer l’idée que cette collection était réalisée à la main par des potiers au Portugal. Le motif et le détail aident à la narration.

Collection « Mateus meets Sam Baron meets Yatzer » créée pour le 25e anniversaire du céramiste danois Mateus
Collection « Mateus meets Sam Baron meets Yatzer » créée pour le 25e anniversaire du céramiste danois Mateus Fabian Björnstjerna

Cette histoire, vous la portez dans des projets aussi variés qu’un torchon pour La Redoute ou un vase pour Granville Gallery…
Ce que je trouve intéressant dans mon travail, c’est de dessiner aussi bien une housse à 9,90 euros qu’une console à 9 000 euros. Faire des objets populaires m’intéresse profondément.
La seule chose que j’ai vérifiée avant de m’engager avec La Redoute, c’était le lieu de fabrication de ma collection. Je refuse de remplir des conteneurs de meubles faits en Chine sur lesquels on apposerait mon nom. La majeure partie est fabriquée en Europe, sauf une table que personne n’arrivait à produire ici et des tapis, pour lesquels l’Inde possède un savoir-faire unique. Je ne sauve pas des vies, mais je peux éviter de bousiller les poumons de gamins qui soufflent du verre en Chine. La Redoute m’a apporté énormément, puisque j’ai pu démarrer dans le textile grâce à eux. Je ne pensais pas qu’une boîte comme celle-là me ferait confiance et me mettrait au défi dans un domaine que je ne maîtrisais pas. Et finalement, ça a cartonné.

Autre collaboration au long cours, celle avec le porcelainier portugais Vista Alegre, intimement liée à votre vie personnelle puisque c’est grâce à elle que vous vous êtes installé à Lisbonne…
C’est la première marque pour laquelle j’ai réalisé un vrai grand projet. C’était en 2001. J’avais rencontré au Portugal celle qui est depuis devenue ma femme et avec qui je n’envisageais pas une relation à distance. J’ai proposé, pour la Villa Médicis hors les murs, un projet en lien avec cet ancien porcelainier royal. J’ai été impressionné par son histoire et j’ai commencé à dessiner des objets inspirés de ses pièces d’époque. Puis j’ai conçu son stand à Maison & Objet et j’ai recommandé des designers avec lesquels l’entreprise pourrait collaborer.

Sam Baron a été sollicité en tant que consultant artistique pour l’hôtel Montebelo Vista Alegre d’Ílhavo, au Portugal, inauguré en 2015.
Sam Baron a été sollicité en tant que consultant artistique pour l’hôtel Montebelo Vista Alegre d’Ílhavo, au Portugal, inauguré en 2015. José Alfredo

Dénicher des talents est une de vos spécialités, et c’est un rôle que vous avez tenu à Fabrica. Comment l’avez-vous endossé ?
Je n’aurais jamais pu être prof. Il me semble inconcevable de dire à quelqu’un : « Ce n’est pas comme ça que l’on dessine un vase. » Mais donner des clés à des gens qui cherchent un truc,
ça, c’est intéressant. J’ai été résident à la Fabrica en 2003-2004 puis ils m’ont proposé le poste de directeur artistique. Ils ont fait appel à moi parce que j’étais un tantinet maniaque et insolent. L’idée était de monter une équipe comme si c’était ma propre agence, sauf que je le faisais pour le compte de Fabrica. J’ai choisi des jeunes qui s’écartaient des voies trop clean et parfaites, qui avaient un univers personnel affirmé. Ce qui m’attire, ce n’est pas le talent mais de pouvoir engager une conversation ; l’effet de style pur et dur ne m’intéresse pas. J’ai composé des équipes avec des gens qui proposaient des réponses uniques de par leur nationalité, leur culture, mais qui pouvaient se mettre ensemble autour d’une table.

Que tirez-vous de cette expérience ?
Elle m’a sorti de ma zone de confort et m’a poussé à conserver une certaine fraîcheur car je devais me remettre en question devant chaque membre de l’équipe. Tu es bon quand tu laisses les autres s’exprimer et que tu refuses qu’ils deviennent des photocopieuses de ton travail. Mais surtout, cela m’a permis de me confronter à des clients incroyables et de défendre des idées.

« Le Lustre », l’un des 15 objets nés du workshop « Objet préféré », mené en 2011 par Fabrica avec le centre culturel Grand-Hornu Images, en Belgique.
« Le Lustre », l’un des 15 objets nés du workshop « Objet préféré », mené en 2011 par Fabrica avec le centre culturel Grand-Hornu Images, en Belgique. DR

Parmi ceux que vous avez fait émerger, on peut citer les nouvelles stars David Raffoul et Nicolas Moussallem de david/nicolas. Quel souvenir conservez-vous d’eux ?
Ce sont des ovnis, ils ont des références improbables, uniques, comme cette veste Saint Laurent des années 80 avec un côté gladiateur qu’ils avaient dénichée comme source d’inspiration. Je trouve certaines de leurs pièces dessinées pour la Carpenters Workshop Gallery sublimes, notamment la table basse Constellation, comme une colonne tronquée…

Quels sont les designers que vous admirez particulièrement ?
Je citerais Starck, qui a posé les bases de ce métier et montré que les designers ne sont ni des décorateurs ni des ingénieurs mais possèdent un savoir-faire bien à part. Il a aussi collaboré, dans les années 80, avec Les 3 Suisses, pour qui il a notamment dessiné les plans d’une maison à construire soi-même, une idée complètement folle. Il est hyperjeune dans sa
tête et il a une mémoire d’éléphant. Je l’admire, même si c’est un ogre et qu’il vampirise ceux qui travaillent avec lui. J’admire aussi Jean Royère, pour le côté « villa dans le Sud », marqueterie de paille, qui ne se faisait pas du tout à son époque, et pour sa capacité à gérer un projet de A à Z. Et je suis fan de Hella Jongerius, qui a « ouvert » quelque chose. Avec elle, la recherche est devenue un exercice esthétique, elle a fait de la narration une poésie.

Vase de la collection « Versus », réalisée en 2017 pour Granville Gallery.
Vase de la collection « Versus », réalisée en 2017 pour Granville Gallery. DR

Votre nouveau projet de fond, c’est Thinkers & Doers, qui décloisonne les différents champs créatifs. Pouvez-vous nous en dire plus ?
Thinkers & Doers est une plateforme qui aide les marques à évoluer, et ce bien au-delà du dessin d’une nouvelle carte de visite. Cela me permet d’appliquer le système de Fabrica à un vrai marché. Les clients ont des problèmes auxquels nous devons répondre. Je trouve intéressant de me confronter de temps en temps à des milieux différents du mien. On vient par exemple de réaliser l’identité et le style d’Au__Top, un restaurant en rooftop lancé par le patron de La Perle (Jean-Philippe Nikoghossian), à Paris, au 93 de la rue Vieille-du-Temple (ouverture prévue le 15 décembre).

Vous revenez souvent à Paris pour ce projet, mais Lisbonne reste votre port d’attache principal. En quoi cette ville vous inspire-t-elle ?
D’abord, la qualité de vie y est exceptionnelle, surtout par rapport à Paris, qui devient aussi dure et chère que Londres. Vivre dans une capitale plantée de palmiers, c’est quelque chose ! Le Portugal est également un pays au charme fou et plein de ressources. J’aime ce contraste entre la vieille mercerie de quartier et la biennale de design. Et puis on sent que ceux de là-bas ont eu faim, qu’ils ont voulu montrer au monde qu’ils étaient différents. Il y a aussi une multitude de savoir-faire dont est maillé le pays, du potier à la petite entreprise de mobilier. Les sous-traitants pour l’industrie du meuble ont beaucoup souffert au moment des délocalisations dans les années 80, et ceux qui sont restés essaient d’inverser la vapeur en devenant, par exemple, éditeurs. C’est un pays ultra dynamique, en plein renouveau, que je vous invite ardemment à découvrir !

 

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