Tourisme : Tanger, fascinant puzzle architectural

Dominant le détroit de Gibraltar, la ville diplomatique séculaire a lentement mûri, fusionnant un melting-pot de styles ensorcelants. Tanger Med, l’ambitieux complexe portuaire international construit 40 km à l’est, lui a donné un coup d’accélérateur. Son profil remodelé, urbanisé, industrialisé, est désormais en pleine expansion.

Une architecture linguistique

Finalement, Tanger ressemble aux langues qu’elle pratique : l’arabe, le tamazight (berbère), l’espagnol, le français. Chacun de ses quartiers – San Francisco, Emsallah, moderne… – incarne une culture, une époque et une fonction. Seul le structuralisme cher à Le Corbusier manque globalement à l’appel et, sans réel plan directeur, aucun secteur n’est vraiment relié à l’autre. Certains d’entre eux, parfois, se superposent. Bordant le littoral, le majestueux Marshan, QG de nombreuses légations, amasse les villas alsaciennes, les folies coloniales ou mauresques, comme la villa Mabrouka. Et, puisque Tanger adore parler de Tanger, cette fameuse demeure d’Yves Saint Laurent et Pierre Bergé, décorée par Jacques Grange, fait le buzz, car elle vient d’être rachetée par le styliste britannique Jasper Conran.

Dans le quartier du Marshan, le palais Mendoub (1929), construit pour un sultan, a appartenu au milliardaire Malcolm Forbes, avant de devenir une annexe de la résidence royale de Mohammed VI, située juste en face
Dans le quartier du Marshan, le palais Mendoub (1929), construit pour un sultan, a appartenu au milliardaire Malcolm Forbes, avant de devenir une annexe de la résidence royale de Mohammed VI, située juste en face Nicolas Krief pour IDEAT

Le Marshan a aussi été adopté par Mohammed VI. Face à sa résidence officielle se dresse le palais Mendoub, construit en 1929 pour l’ambassadeur du sultan. Acquise un temps par le millionnaire américain Malcolm Forbes, ce joyau a, depuis, retrouvé sa position de maison des hôtes du roi. Élégant, le palais Moulay Hafid, qui abrite les institutions italiennes, déploie, lui aussi, de voluptueux jardins parfois ouverts au public, alors que l’ancien consulat italien, qui a accueilli Garibaldi, tombe en ruine en attendant un acquéreur (attentif, espérons-le). Comme d’autres quartiers, le Marshan abrite quantités d’immeubles des années 10 à 60, de style paquebot, aux nez ronds agrémentés de balcons ouvragés, et danse joue contre joue avec le Café Hafa (1921), classé au patrimoine national en 2015 et dont la vue magique sur le détroit de Gibraltar inspire tant d’intellectuels, d’artistes et de touristes.

Des Beatles aux Rolling Stones en passant par William S. Burroughs, le café Hafa a accumulé les clients de prestige depuis son ouverture en 1921.
Des Beatles aux Rolling Stones en passant par William S. Burroughs, le café Hafa a accumulé les clients de prestige depuis son ouverture en 1921. Nicolas Krief pour IDEAT

Sur son flanc sud, la médina mène à l’imposante place du 9-Avril (dite « du Grand-Socco »), sur laquelle trône le cinéma Rif, avec sa salle Art déco (1948), abritant la Cinémathèque de Tanger. Elle marque le début de la ville dite « moderne », bâtie de 1910 à 1930 et pentue elle aussi. On passe devant le luxueux hôtel El-Minzah, rouvert il y a deux mois, tel un palais des mille et une nuits, puis, place de France, au pied du consulat général de France, niché dans sa vaste villa orientaliste ombragée d’un parc (1929, architectes : Raulin-Dupré-Desforges-Rousseau). Elle fait face au Gran Cafe de Paris (1920), d’où il faut se poster pour voir passer le temps et les Tangérois.

Les façades Art déco et colorées du cinéma Rif, construit en 1948 et abritant aujourd’hui la Cinémathèque de Tanger, animent la place du 9-Avril.
Les façades Art déco et colorées du cinéma Rif, construit en 1948 et abritant aujourd’hui la Cinémathèque de Tanger, animent la place du 9-Avril. Nicolas Krief pour IDEAT

De là débute le boulevard Pasteur, un paradis architectural avec son belvédère classé et son magnifique panorama ouvert sur le détroit. En levant le nez, on admire la synagogue Chaar Raphael (1919), fantaisie de style parisien et, juste en face, le sévère palais maure de la Maison de la dette marocaine (1910, réalisée par le duo d’architectes Desforges-Rousseau, elle abrite la bibliothèque Sidi Abdellah Guennoun). Défilent aussi l’immeuble « Accordéon » (1940, architecte : Manuel Martínez Chumillas) et d’anciens bâtiments administratifs : la banque Al-Maghrib, la poste, la trésorerie générale aux lignes influencées par Le Corbusier.

Dans la ville moderne toujours, proche de la cathédrale Notre-Dame-de-l’Assomption, un exemple de la tendance tangéroise à « copier » les grands mouvements stylistiques : ici, les lignes strictes de la trésorerie générale empruntent clairement à Le Corbusier.
Dans la ville moderne toujours, proche de la cathédrale Notre-Dame-de-l’Assomption, un exemple de la tendance tangéroise à « copier » les grands mouvements stylistiques : ici, les lignes strictes de la trésorerie générale empruntent clairement à Le Corbusier. Nicolas Krief pour IDEAT

N’oublions pas le cinéma Roxy, avec ses escaliers majestueux et son impériale façade Bauhaus pavée de verre (1930), ainsi que ces résidences sixties telles que l’immeuble Coficom, dont les riches entrées bien rénovées conservent leur marbre vert malachite, leurs bronzes, leurs boiseries d’acajou, leurs boîtes aux lettres en acier poli et même le mobilier d’époque. La déambulation conduit à la cathédrale Notre-Dame-de-l’Assomption, édifiée par un architecte espagnol à la manière d’Auguste Perret, en béton bleu et blanc, voire à l’improbable McDonald’s, situé dans un immeuble bourgeois 1930 baptisé « Porte », du patronyme de ses anciens propriétaires franco-tangérois.

Le cinéma Roxy conserve sa superbe façade en béton et carreaux de verre Bauhaus et son intérieur majestueux ponctué d’un escalier magistral, entièrement dans son jus.
Le cinéma Roxy conserve sa superbe façade en béton et carreaux de verre Bauhaus et son intérieur majestueux ponctué d’un escalier magistral, entièrement dans son jus. Nicolas Krief pour IDEAT

Si Pierre Loti décrit Tanger en uniforme blanc, Eugène Delacroix, lui, s’enivre de ses couleurs. C’est dans la médina que l’esthétique décorative originelle se lit le mieux,d’autant que sa muraille vient d’être brillamment restaurée par l’agence de Bernard Ghesquiere, architecte installé à Tanger depuis le début des années 70. Dévalant le rocher, un lacis de ruelles comprime des dars (jardins) et des riads (maisons), des hôtels, des tombes saintes, des cafés à chicha, des souks, des mosquées centenaires. De nobles demeures sont reconnaissables à leur unique étage, même si leurs voisines plébéiennes rompent la tradition en dressant un niveau supplémentaire pour se ménager un bout de panorama. Les murs laiteux sont festonnés de bleu, de rose, de vert ou d’ocre, à l’instar des encadrements de fenêtres, des balcons, des ferronneries.

Dans la medina, un florilège de couleurs et de matériaux révèle son lot de surprises à chaque ruelle.
Dans la medina, un florilège de couleurs et de matériaux révèle son lot de surprises à chaque ruelle.

Patios, fontaines ou minarets s’enrichissent d’azulejos, de granitos (ou terrazzo), de damiers de marbre. Dans ce fouillis délirant et surpeuplé trône le célèbre Dar el-Makhzen, édifié pour un sultan en 1737, devenu un musée des civilisations de la Méditerranée avec diwan (cour d’honneur) en marbre veiné de gris et délicieux jardin d’orangers. Un peu plus loin se prof le l’église de la Purísima Concepción, mission espagnole crème et framboise, bâtie en 1880 au coeur du Petit Socco (le « petit souk »). À la pointe basse de la médina, un ravissant palais maure est devenu l’adresse de l’institut de la légation américaine de Tanger pour les études marocaines, où plane l’ombre de l’écrivain Paul Bowles, qui contribua à faire de cette ville un mythe.

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Nord-Pinus Tange : Adresse luxueuse de la médina avec vue unique sur la baie de Tanger. On l’adore pour ses belles chambres, ses salons orientaux et l’excellent restaurant. Sans oublier le petit déjeuner tangérois copieux et la vraie gentillesse de l’accueil. > 11, rue du Ryad-Sultan, casbah. Nord-pinus-tanger.com