Sentier et Grands boulevards : Découvrez le cœur du nouveau Paris

En mars prochain, une nouvelle page de la vie des Parisiens s’ouvrira avec le regroupement des quatre premiers arrondissements au sein d’une entité inédite : Paris centre. Comme nous ne faisons rien comme les autres et que nous aimons dépasser les frontières et les clivages, nous avons finalement décidé de dessiner le contour imaginaire d’un quartier bien réel de part et d’autre des Grands Boulevards. Un quartier où il fait bon vivre, créer, se divertir et prendre le pouls de la ville.

Le Panier à Marseille, la Croix-Rousse à Lyon, les Chartrons à Bordeaux, Wazemmes à Lille ou Saint-Cyprien à Toulouse… Il suffit de faire le tour des grandes villes françaises pour observer à quel point, sur les trente dernières années, des quartiers populaires se sont embourgeoisés. Mais il n’est qu’à arpenter les rues de Berlin ou Londres pour comprendre que la France n’est pas la seule à vivre cette « brooklynisation » larvée, à l’image de ce district new-yorkais populaire qui a vu déferler de nouveaux profils (les célèbres hipsters !) attirés, en premier lieu, par des espaces en friche, plus vastes qu’à Manhattan, et des loyers moins élevés. Depuis les années 80, la sociologie de Paris intra et extra-muros suit la même tendance, et confirme un mouvement des beaux quartiers de l’ouest vers le nord-est, voire vers la périphérie. Montreuil, Bagnolet ou Pantin sont d’ailleurs parfois évoquées comme un XXIe arrondissement parisien. Si la hausse des prix de l’immobilier n’est pas étrangère à ce glissement, celle-ci n’explique que partiellement les mutations à l’oeuvre dans les quartiers dont s’emparent de nouvelles générations d’actifs.

Bobos ou prolos, faut-il choisir ?

En février dernier, le Festival citoyen des périféeries urbaines, qui se tenait au Théâtre du Rond-Point (VIIIe), donnait carte blanche à la revue Socialter pour débattre de cette gentrification galopante. Ce n’est certes pas un scoop, Paris voit ses quartiers populaires et ses banlieues changer. Le phénomène repousse sans cesse les classes moyennes et laborieuses plus loin, les secteurs du centre leur devenant de moins en moins accessibles. Néocolonialisme soft qui cherche constamment de nouvelles poches de repli, la gentrification (du mot anglais gentry pour « petite noblesse ») est cette tendance à l’embourgeoisement d’un quartier populaire, étudiée pour la première fois à Londres dans les années 60, et que l’on constate à présent dans toutes les métropoles occidentales : des groupes sociaux aisés investissent peu à peu un quartier, ouvrent des commerces, s’installent dans les logements vacants ou des ateliers désertés par une industrie déclinante, les transforment et les rénovent, faisant flamber l’immobilier tout en forçant in fine les plus modestes à déménager. L’enchaînement, qui se répète depuis trente ans, est aussi ancien que les courbes de la croissance.

Illustration Annabel Briens.
Illustration Annabel Briens. Annabel Briens

Après le Marais dans les années 80, la Bastille dans les années 90, le canal Saint-Martin dans les années 2000 et Pigalle dans le même temps, c’est au tour du Sentier et (par ricochet, par proximité ou par contagion) des faubourgs situés au nord des Grands Boulevards de changer de visage. Mais ces mutations de territoires et cet afflux de population ne sont-ils pas, au bout du compte, le résultat des politiques menées par la Ville au nom d’un mieux « vivre ensemble» ? Budget participatif, Réseau express vélo, mobilité durable, « rue zéro déchet », solidarité aux sans-abri, cantines scolaires bio… autant d’actions qui augmentent en retour l’attractivité d’un territoire. Prenez le Sentier. L’ancienne cour des Miracles – autour de l’actuelle rue Dussoubs et de la place du Caire (IIe) – hanta longtemps les esprits.

Considéré jusqu’à sa démolition, au XVIIe »siècle, comme le quartier le plus dangereux et le plus malfamé de Paris, c’est alors un bas-fond, un dépôt d’ordures et d’immondices où échoue toute la lie de la terre – vagabonds, mendiants, truands, proxénètes – et où même la police de l’époque n’ose s’aventurer. Dès lors, le Sentier tire son nom dévoyé du vaste « chantier » d’assainissement qui précède la construction d’habitations puis d’immeubles cossus où s’installent les notables, rue Beauregard et rue Blondel, du nom de l’architecte qui bâtit la porte Saint-Denis en 1672 à la demande de Colbert pour honorer Louis XIV. En lieu et place de fortifications médiévales s’ouvre alors une ceinture de promenades. Ce Paris ne dépasse pas les actuels Grands Boulevards. Un siècle plus tard, c’est Napoléon qui laisse son empreinte sur le Sentier, où l’on choisit de célébrer son retour d’Égypte en rebaptisant plusieurs rues du nom des villes et des sites marqués par son passage : rues d’Alexandrie, du Nil, d’Aboukir. Place du Caire, les trois têtes sculptées de la déesse Hathor, au kitsch assumé, valent à la façade d’être aujourd’hui classée.

Le Sentier est parcouru de passages (ici, le Passage Brady) qui font tout le charme de ce quartier.
Le Sentier est parcouru de passages (ici, le Passage Brady) qui font tout le charme de ce quartier. Bruno Comtesse

Le premier des passages parisiens est ici créé, sur le modèle des bazars orientaux, pour permettre au chaland de faire ses emplettes dans des galeries couvertes à l’abri des chevaux, des roues de fiacre et de la boue. La proximité de la Bourse, inaugurée en 1826, et des grandes banques, avant les travaux du préfet Haussmann et, enfin, l’installation d’organes de presse au bord du Sentier achèvent de concentrer les cercles de la finance et de l’opinion de l’époque. Pendant longtemps, les bruits des rotatives et des machines à coudre se sont mêlés dans « ce quartier bigarré où se côtoient l’artisanat, la prostitution, le petit commerce et des immigrés venus du monde entier, cerné au nord par les cafés et les restaurants des Grands Boulevards, à l’est par les filles de la rue Saint-Denis, au sud par les Halles, avec en plein coeur, la rue Réaumur, le siège de plusieurs grands journaux ! », comme le rappelle alors la journaliste Nadine Vasseur, fille d’un fabricant de la rue du Caire, dans son livre Il était une fois le Sentier.

Le Sentier, des ciseaux aux réseaux

Devenu l’épicentre des activités textiles à Paris, le Sentier connaît son acmé dans les années 80 lorsque les 4 500 fabricants et entrepreneurs font en sorte de raccourcir les circuits entre les ateliers et les boutiques de prêt-à-porter. Avec l’avènement de marques de fast fashion, comme Naf Naf ou Kookaï, certains investissent dans l’outil de production. D’autres préfèrent flamber. Mais le règne de la grande distribution, des centrales d’achats qui imposent leurs prix bas, et la montée au créneau de la concurrence chinoise vont changer la donne et bouleverser la sociologie des lieux. Nous sommes entre 1997 et 2000, au plus haut de la bulle Internet, lorsque les premières start-up françaises cherchent où s’installer. Pour les nouveaux entrants, un détail crucial fait tout l’attrait du quartier : les sous-sols alentour ont été câblés en fibre optique par les opérateurs télécoms pour transmettre notamment les transactions boursières du palais Brongniart.

Pilote grâce à ses start-up, le quartier propose des services innovants à ses habitants comme ceux de la conciergerie Sezane.
Pilote grâce à ses start-up, le quartier propose des services innovants à ses habitants comme ceux de la conciergerie Sezane. Bruno Comtesse

Non sans ironie, quelques mois plus tard, de nombreuses start-up devront plier bagage à la suite de l’éclatement de la bulle spéculative. Néanmoins, si le quartier est momentanément délaissé – la fibre optique n’a pas bougé et reste suffisamment rare à Paris –, il devient vite le lieu de prédilection de la « French tech » en germe. Épaulée par la mairie de Paris, l’association Silicon Sentier naît sur ces entrefaites, s’installe au sein de la Bourse, ouvre l’espace de co-working La Cantine, puis Le Camping, un accélérateur de jeunes pousses, avant de migrer rue du Caire (IIe), en 2013, et de se renommer Numa (contraction de NUmérique et d’huMAin), avec l’ambition de croître à l’international. Rapidement, d’autres petits malins lui emboîtent le pas – tel Partech Shaker, campus ouvert rue du Mail (IIe) pour héberger une trentaine de start-up sur ses neuf étages couronnés d’un précieux rooftop. La gentrification qui s’opère au-delà des Grands Boulevards et de ce que l’on peut ici appeler les faubourgs (de Montmartre à l’ouest à Saint-Martin à l’est) est d’un autre ordre, plus hétérogène.

Faubourgeois et fiers de l’être

Longtemps identifié par les ateliers et les showrooms de la porcelaine et de la cristallerie, le négoce a connu un poids historique lié à l’implantation des deux gares, de l’Est et du Nord. Avant de migrer vers les beaux quartiers, la cristallerie Baccarat avait encore ses profonds entrepôts et son musée rue de Paradis (Xe). Plus loin, dans le même arrondissement, les fabricants du Sentier ont débordé vers le faubourg Saint-Martin en habillant exclusivement l’enfant. Au mitan des années 90, la rue du Faubourg-Saint-Denis est toujours majoritairement trustée par les commerces de bouche et les troquets sans façon. Au zinc, le poissonnier y croise la coiffeuse qui vient se fournir en produits capillaires dans le passage de l’Industrie. Le passage Brady, lui, attire la communauté indo-pakistanaise en mal d’encens et de curry. Les ateliers des fourreurs, des Grecs pour la plupart, se situent entre la rue d’Hauteville et le faubourg Poissonnière. La répression du PKK en Turquie amorce l’émigration kurde dans le quartier. Très contrasté, ce melting-pot mondialo-parigot fut longtemps un territoire ignoré des agences immobilières.

Karine Arabian et Franck Blais.
Karine Arabian et Franck Blais. Bruno Comtesse

En marge du Studio Berçot, l’école de mode installée rue des Petites- Écuries, seuls quelques créateurs ont l’audace d’établir leurs ateliers ici. Karine Arabian est de ceux-là. « Mon affection pour le quartier remonte loin, d’abord au Studio Berçot, où j’allais en cours, puis aux E2, qui m’ont donné mon premier job non loin de chez moi, cité de Trévise. Pour ma propre collection de chaussures, j’ai donc jeté mon dévolu sur une serrurerie qui venait de fermer boutique, rue Papillon, à la limite du IXe et du Xe. À l’époque, en 2001, mes copains, les Jamin-Puech, eux aussi élèves de Berçot avec moi, étaient les seuls à parier sur la rue d’Hauteville. C’était vraiment désert, explique celle qui vient d’abandonner sa marque, sa boutique et son nom à un associé peu scrupuleux. Néanmoins, le bon côté de l’histoire, c’est encore le faubourg qui me l’offrait, puisque lors de l’inauguration d’un studio-galerie (Warmgrey, NDLR), rue Bleue, je rencontrais une bande de graphistes parmi lesquels Franck Blais, qui est devenu mon compagnon !», s’amuse Karine. Ensemble, ils viennent d’inaugurer Jn. Mellor Club, une nouvelle aventure « d’objets de luxe », depuis leur appartement de la rue d’Enghien.

Adrien Gloaguen, serial entrepreneur du quartier.
Adrien Gloaguen, serial entrepreneur du quartier. Bruno Comtesse

« On a vu le quartier évoluer à partir de 2010. Nanashi ouvrait. Le végan montait en flèche. Pas mal d’architectes et de boîtes de prod s’installaient. Aujourd’hui, on regrette un peu que l’attention soit uniquement captée par la restauration et les bars. Des percées culturelles existent, elles sont encore rares !», abonde Franck Blais. En 2011, Adrien Gloaguen visite l’immeuble qu’il va transformer en Hôtel Paradis avec l’architecte d’intérieur Dorothée Meilichzon. « À côté de moi, le chef Pierre Jancou est alors sur le point d’ouvrir son restaurant Vivant dans une ancienne oisellerie 1900. À la même époque, j’emménage aussi dans le quartier. L’immobilier demeure abordable. On sent que tout reste à faire. J’ai le souvenir très précis de la vitrine d’un fourreur éclaboussée de sang de poulet par des activistes de la sauvegarde animale !», raconte Adrien Gloaguen qui, depuis, a ouvert deux autres hôtels et s’apprête à agrandir son portefeuille d’adresses l’an prochain, toujours dans le quartier.

L’Hôtel des Grands boulevards décoré par Dorothée Meilichzon.
L’Hôtel des Grands boulevards décoré par Dorothée Meilichzon. Bruno Comtesse

Avant lui, quelques entrepreneurs avaient flairé le bon filon. Le restaurant Le Martel attirait déjà une frange fashion devant ses légendaires couscous. Charles Compagnon tablait sur L’Office, puis Le Richer. Pierre Moussié reprenait Chez Jeannette. La limonade changeait de braquet et devenait ce nouvel eldorado revampé de frais par de jeunes loups aux dents longues, créatifs, bosseurs et à l’écoute des tendances. La fourrure pouvait aller se rhabiller. Et laisser le champ libre au lifestyle d’aujourd’hui.

> Retrouvez notre sélection des bars, restaurants, hôtels et galeries du quartier dans le numéro 140 d’IDEAT.

 

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La Trésorerie, une des boutiques déco fétiches d’IDEAT. Bruno Comtesse
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