Le K11 MUSEA d'Adrian Cheng, complexe culturel disruptif

Héritier d’une famille d’entrepreneurs hong-kongais, Adrian Cheng a l’art chevillé au corps. Il infuse dans tous les projets qu’il mène et notamment dans le dernier en date. Implanté au bord de la mer de Chine, le K11 réunit sous un même toit spectaculaire un musée, une ferme urbaine et un centre commercial. Pour IDEAT, il livre le secret de cette alchimie nouvelle…

Comment décririez-vous Victoria Dockside ?
C’est une destination culturelle en soi, située en plein centre de Hongkong… De ce quartier, vous pouvez admirer la mer et toute la ville. Le projet est un véritable château où nous mettons en valeur notre patrimoine culturel, mais avec une certaine modernité. Imaginez un domaine très étendu avec un grand bâtiment comprenant l’hôtel Rosewood, le gratte-ciel K11 Atelier (bureaux) et le musée K11. Une Silicon Valley de la culture en somme, un foyer pour tous les types de cultures.

Comment ce projet s’inscrit-il dans votre tradition familiale ?
Autrefois, c’était un quai de chargement. Mon grand-père a acheté le terrain en 1971 et a commencé à construire en 1979. Trente ans plus tard, j’ai édifié à mon tour un château « troisième génération », une abbaye à la Downton Abbey, mais moderne et au bord de la mer. À l’intérieur, la culture, l’art contemporain, le design, l’architecture et la performance peuvent s’épanouir.

Avec le K11 MUSEA, Adrian Cheng a voulu créer un manoir XXL dévolu à l’art et au commerce.
Avec le K11 MUSEA, Adrian Cheng a voulu créer un manoir XXL dévolu à l’art et au commerce. DR

Qu’est-ce que la France pourrait apporter à ce projet spécial ?
La gastronomie, la joaillerie, l’art contemporain, et nous organisons des expositions qui viennent animer cet endroit. Bien sûr, nous avons aussi des marques qui nous soutiennent. Les artistes français viendront plus tard. J’ai eu l’honneur d’être nommé Officier des Arts et des Lettres, donc je suis officier en France (rires) !

Est-il déjà ouvert à 100 % ?
Tout est ouvert : l’atrium, l’espace d’exposition « dans le ciel », comme une galaxie de la créativité, et un musée baptisé MUSEA, une contraction de « muse by the sea », car je le considère comme mon château-muse.

La façade dessinée par Kohn Pedersen Fox (KPF) intègre un jardin vertical qui adoucit les lignes du bâtiment.
La façade dessinée par Kohn Pedersen Fox (KPF) intègre un jardin vertical qui adoucit les lignes du bâtiment. DR

Quel rôle jouera le design ici ?
Il est omniprésent ! Par exemple, cent designers ont participé à la réalisation de l’atrium. Chaque étage est différent et il y en a dix ! Chaque hall, chaque ascenseur, chaque cabinet de toilette est distinct… Nous proposons aussi des expositions de mobiliers vintage signés de grands noms comme Hans Wegner, Børge Mogensen, Kaare Klint dans les espaces publics. Nous sommes très intéressés par le mobilier, car il fait le lien avec les espaces commerciaux. Il est partie intégrante d’un nouveau lifestyle. Si vous aimez le design, vous pouvez passer une semaine entière à K11 ! J’aime à penser que c’est un manoir truffé de choses à découvrir ; même quand les magasins sont fermés, il reste un endroit inspirant.

Comment avez-vous eu l’intuition que le commerce et l’art pouvaient cohabiter ?
Mon objectif est de créer dans les boutiques physiques une expérience culturelle que les Millenials chinois auront envie de retrouver, pour acquérir des connaissances. K11 MUSEA est un véritable musée, mais il comprend des magasins. Quand on y pense, la mode, c’est de l’art, la gastronomie, c’est de l’art, l’artisanat, c’est de l’art… Alors, pourquoi ne pas tout rassembler dans un musée ?

Le Hatfield Mobile de Xavier Veilhan, une des nombreuses œuvres disséminées dans le K11 MUSEA.
Le Hatfield Mobile de Xavier Veilhan, une des nombreuses œuvres disséminées dans le K11 MUSEA. DR

Ce mélange d’art et de commerce, c’est quelque chose de nouveau…
Je traite les enseignes de K11 comme un commissaire d’exposition. C’est l’état d’esprit en tout cas…

Pour vous, retail et art ne sont donc pas cloisonnés…
Non. Tout s’assemble parce que c’est comme ça que les gens vivent, comme ça que l’on s’inspire. Quand ils vont visiter une exposition, ils découvrent un artiste, son histoire, ses inspirations, puis ils veulent acheter quelque chose pour le conserver chez eux. Un environnement culturel, ce n’est pas soit du commerce, soit de l’art. Quand on extrait les bons éléments du commerce de détail, c’est en fait une forme de culture et un mode de vie, et puis on les mélange ici pour en faire quelque chose qui se retrouve dans un musée.

Quelle place la nature tient-elle ?
Nous avons un musée de la biodiversité urbaine, un aquarium et un immense jardin. Plus qu’un jardin, il s’agit d’une forme d’agriculture urbaine avec des plantes aromatiques, afin de sensibiliser les visiteurs à la beauté de la culture de leur propre nourriture. « Faites pousser vos propres plantes ! », c’est l’idée. Les Millenials font pression en ce sens. Les gens doivent comprendre pourquoi, n’est-ce pas ? Sinon, nous restons figés dans nos habitudes, nous ne changeons pas de paradigme et ne transformons pas notre mode de vie. En Asie, nous sommes maintenant l’entreprise la plus durable : tous nos bâtiments ont reçu le label LEED Platinium et nous donnons l’exemple en cherchant à économiser toujours plus d’énergie et en réduisant toujours davantage nos émissions de Co2…

La Donut Playhouse, zone réservée à l’« édutainment » où les enfants apprennent en s’amusant.
La Donut Playhouse, zone réservée à l’« édutainment » où les enfants apprennent en s’amusant. DR

Il existe de nombreuses formes d’art contemporain. Lequel préférez-vous ?
Au K11 MUSEA, nous nous concentrons sur l’artisanat, la mode et l’art. Nous n’exposons que des objets contemporains, jamais d’antiquités. Nous avons aussi bien du mobilier que de l’art vidéo, de la réalité virtuelle, de la sculpture, de la peinture…

Pensez-vous qu’il existe une nouvelle façon de parler d’art aux millenials ?
La nouvelle génération est très réceptive à la réalité virtuelle (VR). Il peut s’agir de l’art lui-même, de l’art vidéo ou d’une façon d’introduire ce dont vous voulez parler. Elle permet de créer une narration avant de se rendre au musée. À l’avenir, nous utiliserons la VR comme moyen pour organiser un voyage, c’est une nouvelle approche. Pas besoin de toucher… Vous regarderez une peinture de Bacon à travers ce dispositif.

À l’entrée trône une sculpture de Katharina Grosse (2012).
À l’entrée trône une sculpture de Katharina Grosse (2012). DR

Pourquoi est-il si important pour vous de rendre l’art accessible à tous ?
Parce que nous sommes nés pour être artistes ou artisans ! Quand on est enfant, on fabrique avec ses mains, on gribouille, on dessine. Et, plus tard, on oublie tout ça. Néanmoins, la création demeure en nous, mais nous sommes trop occupés pour nous en rendre compte. Je veux, de façon un peu romantique, revenir à l’imagination de l’enfance. S’amuser, être inspiré pour découvrir et créer ses propres objets. Cette authenticité profonde est un élément clé de chaque individu. MUSEA offre aux gens le moyen d’être à nouveau heureux, de s’enthousiasmer.

Selon vous, quel rôle jouera l’art chinois dans l’avenir de l’art contemporain ?
Il y a tellement d’artistes chinois aujourd’hui… Ils ont besoin d’être davantage exposés partout dans le monde, parce que leur langue est universelle. Il n’est pas question ici de citoyenneté ni de nationalité. La sensibilité esthétique est universelle…

Sur les toits, un potager pédagogique sensibilise les plus jeunes à l’agriculture urbaine.
Sur les toits, un potager pédagogique sensibilise les plus jeunes à l’agriculture urbaine. DR

Pourquoi pensez-vous que l’intelligence artificielle, dans laquelle vous avez beaucoup investi, est pertinente pour le reste de vos entreprises ?
Les intelligences artificielle et humaine sont complémentaires. Je pense que prochainement nous mettrons une puce à l’intérieur de chaque être humain pour améliorer ses fonctions. C’est l’avenir. L’IA aidera notre espèce à aller au-delà de ses limites. Ce sera une façon d’élargir le champ de l’humanité…

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