Londres : Le Design Museum pionnier du rapprochement entre art et design

La Mecque londonienne du design vient de nommer un spécialiste de l’art à la tête de l'institution. Entre sacrilège et avant-garde, le temps de la réconciliation a sonné.

Un nouveau directeur pour un nouveau monde

L’intérieur et l’enveloppe du Design Museum, désormais implanté à Holland Park dans l’Ouest de Londres.
L’intérieur et l’enveloppe du Design Museum, désormais implanté à Holland Park dans l’Ouest de Londres. Gareth Gardner

Coup de tonnerre à Londres. À la suite de la démission simultanée de ses codirecteurs Alice Black et Deyan Sudjic annoncée début octobre, le Design Museum a nommé Tim Marlow pour les remplacer. L’actuel directeur artistique de la Royal Academy of Arts prendra ses quartiers à Holland Park dans le courant du mois de janvier 2020. S’il se dit honoré par « l’occasion [qui lui est offerte] de promouvoir l’importance du design dans la société », Tim Marlow va devoir trouver le ton juste dans un univers où art et design ont souvent eu du mal à cohabiter. Ce n’est pourtant pas faute d’avoir essayé…

Après la galerie White Cube et la Royal Academy of Arts, Tim Marlow va prendre la tête du Design Museum en janvier prochain.
Après la galerie White Cube et la Royal Academy of Arts, Tim Marlow va prendre la tête du Design Museum en janvier prochain. cat garcia

Dès sa création en 1919, l’école du Bauhaus invente des solutions pour un monde moderne, sans frontière formelle entre art et design. Une expérience unique, malheureusement restée sans lendemain. Piet Mondrian, Sonia Delaunay, Salvador Dalí et Roy Lichtenstein ont certes exprimé leurs idées à travers la toile, la scène ou un service à thé, mais la main tendue de l’art vers le design reste rare, vouée aux aléas des collaborations. En 1966, Bruno Munari publie Design as Art pour encourager une réconciliation entre l’artiste – figure élitiste déconnectée du monde réel – et le designer – enfermé dans ses contraintes… Contrairement au design, l’art serait libre, car il n’a pas de finalité fonctionnelle, ce qui le rendrait plus noble. Plus cher aussi, avec pour preuves les records respectifs des deux disciplines en maisons de ventes : presque 21 millions d’euros pour un fauteuil d’Eileen Gray chez Christie’s, en 2009… contre 381 millions d’euros pour le Salvator Mundi attribué à Leonard de Vinci, adjugé chez Christie’s, en 2017. Un déséquilibre que certains comptent indirectement rectifier.

Une création de Viktor & Rolf, présentée lors des Beazley Designs of the Year 2019, organisés par le Design Museum londonien.
Une création de Viktor & Rolf, présentée lors des Beazley Designs of the Year 2019, organisés par le Design Museum londonien. DR

Casser les barrières

Entre art et design, la Flora Table du Polonais Marcin Rusak, est « née de la volonté de trouver un support pour présenter [s]es recherches sur la décomposition végétale ».
Entre art et design, la Flora Table du Polonais Marcin Rusak, est « née de la volonté de trouver un support pour présenter [s]es recherches sur la décomposition végétale ». marcin rusak

La Carpenters Workshop Gallery, spécialisée dans le design de collection, s’immisçait cette année à la Biennale de Venise en présentant désormais l’architecte et designer Vincenzo De Cotiis comme un artiste. Le genre d’étiquette que Marcin Rusak, qui travaille aux confins des deux domaines, a du mal à accepter. « Je ne me suis jamais senti à l’aise avec ce besoin de caractériser les projets, car tout est question de contexte », explique le jeune Polonais établi à Londres, nommé aux Beazley Designs of the Year, et dont la Flora Table est exposée au Design Museum jusqu’en février 2020. « Mon travail part toujours de l’exploration d’un concept, peu importe la forme que prend le résultat final. Il ne s’agit ni d’art ni de design. Le principe de perméabilité entre les deux disciplines est encore mal accepté, mais il est peut-être temps d’en redéfinir les termes », ajoute-t-il.

Une création du studio de mode collaboratif Ræburn (collection « New Horizons ») présentée dans l’actuelle exposition « Moving to Mars ».
Une création du studio de mode collaboratif Ræburn (collection « New Horizons ») présentée dans l’actuelle exposition « Moving to Mars ». RÆBURN

En 2004, des puristes s’étaient rebellés contre l’exposition des compositions florales de Constance Spry au Design Museum, clamant que l’institution « s’était trop éloignée du design sérieux et des objets manufacturés ». Le tollé avait provoqué le départ du président, Sir James Dyson. À partir de janvier 2020, la MÉCA (la Maison de l’économie créative et de la culture en Nouvelle-Aquitaine, à Bordeaux) proposera une exposition sur les fleurs dans le monde de l’art… avec Marcin Rusak comme premier invité en résidence. La boucle semble bouclée. Des dômes géodésiques d’Olafur Eliasson aux recherches de Tomás Saraceno sur les toiles d’araignées en passant par les exposés interactifs du laboratoire Forensic Architecture sur le traitement des réfugiés, le futur s’annonce collaboratif et promet de dissoudre les frontières entre les différentes formes de création. Des centres culturels comme la Fondation Thalie, à Bruxelles, planchent déjà sur ce principe en invitant artistes, designers et philosophes à plancher sur un thème commun.

L’enveloppe extérieur du Design museum de Londres.
L’enveloppe extérieur du Design museum de Londres. gravity road

Un processus de réconciliation que l’on espère très prochainement voir s’engager dans la programmation de Tim Marlow au Design Museum. À moins qu’il ne s’engouffre, comme ses prédécesseurs, dans la mode des expositions à sensations, nouvelles têtes de gondoles des institutions, quitte à s’éloigner du sujet. Pour preuve : l’actuelle « Moving to Mars » (jusqu’au 23 février 2020), qui promet « une expérience multisensorielle qui vous invite à voyager sur Mars sans quitter Londres ». Un petit pas pour l’art ou un grand pas vers la popularité ?

> Design Museum. 224-238 Kensington High St, Kensington, London W8 6AG.

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