Portrait : Vico Magistretti (1920-2006), le génie italien

Figure de proue de l’architecture ET du design italiens d’après-guerre, Vico Magistretti (1920-2006) aurait fêté ses 100 ans cette année. La Fondazione qui porte son nom a récemment décidé d’ouvrir ses archives au grand public afin qu’il redécouvre un génie créatif aux multiples facettes.

Né en 1920 dans une famille de la bourgeoisie milanaise, Vico Magistretti a très rapidement cultivé sa créativité auprès des plus grands. Lors de ses études d’architecture au Politecnico de Milan, ses professeurs se nomment Gio Ponti ou Piero Portaluppi, le créateur de la mythique villa Necchi Campiglio. Durant la Seconde Guerre mondiale, il est contraint à l’exil en Suisse mais poursuit ses études à Lausanne. En 1945, une fois son diplôme en poche, il rejoint le studio de son père, également architecte, et participe avec lui à de nombreux projets. Ce sont les années 1950 qui  le propulsent finalement sur le devant de la scène internationale. Fort de propositions novatrices et pleines d’initiatives, Magistretti incarne à merveille la « troisième génération » d’architectes. Il n’y a donc rien d’étonnant à ce qu’il prenne part, en 1956, à la création de l’Association pour le Design Industriel (ADI), le bras armé du design italien, qui décerne les fameux prix Compasso d’oro.

Avec sa façade de verre et étal, l’immeuble de bureaux du Corso Europa (1955-1957) ressemble à un vaste miroir voué à refléter l’urbanité de son époque.
Avec sa façade de verre et étal, l’immeuble de bureaux du Corso Europa (1955-1957) ressemble à un vaste miroir voué à refléter l’urbanité de son époque. DR

Son apport à l’architecture a de révolutionnaire l’utilisation qu’il fait de l’espace. Dans le contexte de reconstruction d’après-guerre, il s’attaque aux moindres surfaces encore disponibles, les recoins. Il exploite alors leur potentiel au maximum et utilise des matériaux sobres, typiques de la période. Les façades sont exemptes d’ornements et comportent de nombreuses fenêtres, donnant de l’importance à la lumière. En ne tenant compte ni de l’environnement géographique ni de l’héritage culturel, sa modernité se rapproche grandement du Style International. S’il existe bien deux bâtiments représentatifs de cette période, ce sont la Tour du Parc de la via Revere (1953-1956), qu’il conçoit avec Franco Langoni, et l’immeuble de bureaux du Corso Europa (ci-dessus, 1955-1957).

Un designer à succès

À la même période, Vico Magistretti consacre de plus en plus de son temps au design. Il dessine alors la chaise Carimate (1959), dont l’assise en paille suggère une ruralité incorporée à l’urbanité, elle-même exaltée par le rouge vibrant de la structure. Une association qui regarde vers l’avenir et l’industrialisation grandissante à laquelle ce grand défenseur de la production de masse aspire. En intriquant simplicité et sophistication, le succès rencontré est fulgurant. Dès lors, Magistretti multiplie les best-sellers pour Artemide, Cassina, B&B Italia, O Luce ou Kartell. Le canapé Maralunga (1973) et la bibliothèque Nuvola Rossa (1977), succès commerciaux internationaux dès leur sortie, font encore partie des meilleures ventes de Cassina aujourd’hui.

Avec ses dossiers rabattables, le canapé Maralunga (1973) est confortable et s’adapte aux besoins de chacun. En tissu ou en cuir, son design est pensé pour traverser le temps, sans prendre une ride.
Avec ses dossiers rabattables, le canapé Maralunga (1973) est confortable et s’adapte aux besoins de chacun. En tissu ou en cuir, son design est pensé pour traverser le temps, sans prendre une ride. Cassina

Les années 1960, un tournant dans les productions de Magistretti

À partir des années 1960, la pratique architecturale de Magistretti prend un nouveau tournant. Son attention se porte désormais sur l’habitat : c’est le moyen pour lui de développer un langage dont l’expressivité est maîtresse. Les infrastructures comme les objets sont nécessairement liés à l’intimité de leurs propriétaires. Aussi doivent-ils être significatifs et non limités au simple rôle de bâtisse. Les constructions, quelles qu’elles soient, doivent être à l’image de ceux qui les habitent. Quoique vivement critiqué, ce manifeste nouveau influe fondamentalement la culture architecturale italienne de l’époque. La naissance de ce nouveau langage prend acte dans la conception de la Casa Arosio (Arenzano, 1958). Cette maison, qu’il expose au XIe congrès du Congrès International de l’Architecture Moderne (C.I.A.M.), officialise son adhésion au mouvement moderne. Éminemment polémique, elle contribue largement à la crise subie par le mouvement C.I.A.M. qui se dissout peu de temps après.

À partir de la Casa Arosio (1958), Vico Magistretti transforme la plupart des toits plats en des toits-terrasses à la végétation verdoyante. Ces jardins suspendus proposent une tout autre façon de concevoir l’espace urbain.
À partir de la Casa Arosio (1958), Vico Magistretti transforme la plupart des toits plats en des toits-terrasses à la végétation verdoyante. Ces jardins suspendus proposent une tout autre façon de concevoir l’espace urbain. DR

Les années 1960 marquent également un changement dans sa production de design. Prolifique, il imagine une multitude de meubles et d’objets qui participent d’une recherche formelle de la simplicité géométrique. Il porte alors un réel intérêt au détail conceptuel. En d’autres termes, il met en lien ses activités d’architecte et de designer. En répondant d’abord aux besoins fondamentaux des utilisateurs, sa simplicité permet de créer des objets intemporels. Pour Magistretti, ce qui fait l’objet n’est pas son aspect esthétique mais bien l’absence de toute fioriture. La lampe Atollo (1977), éditée par Oluce, suit ces préceptes de minimalisme conceptuel. Simple par sa forme, elle est dotée d’un pied cylindrique qui se transforme en cône à son sommet. Son abat-jour demi-sphérique est relié à la structure par un élément très fin qui, dès que la lampe est allumée, laisse penser que son abat-jour est en lévitation.

En s’affranchissant des tendances alors en vigueur, la lampe Atollo (1977) est devenue une véritable icône du design italien.
En s’affranchissant des tendances alors en vigueur, la lampe Atollo (1977) est devenue une véritable icône du design italien. O Luce

Des projets architecturaux variés

Si, tout au long de sa carrière, Vico Magistretti fait d’incessants allers-retours entre design et architecture, c’est à cette dernière qu’il se consacre à la fin de sa vie. Il élabore aussi bien des bâtiments privés que publics, techniques que simples. Il dessine ainsi la faculté de biologie d’État de Milan (1978-1981), un projet de maison à Piazzale Dateo (1984), la villa Tonimoto à Tokyo (1985-1988), le Technocentre de Risparmio di Bologna (1986-1988) ou encore le supermarché Esselunga di Pantigliate (1997-2001). Récompensé à de multiples reprises, Vico Magistretti a bousculé le design et l’architecture du XXe siècle. Au-delà de ses nombreux best-sellers toujours édités, ses avancées théoriques continuent d’imprégner notre façon d’habiter.

> Retrouvez les archives de Vico Magistretti ici.

Best-seller de Cassina pendant des années, la chaise Carimate (1959) allie sobriété rurale et sophistication urbaine.
Best-seller de Cassina pendant des années, la chaise Carimate (1959) allie sobriété rurale et sophistication urbaine. DR
Fabriquée en fibre de verre, la chaise Selene (1968) se décline en une myriade de couleurs aux accents pop.
Fabriquée en fibre de verre, la chaise Selene (1968) se décline en une myriade de couleurs aux accents pop. MOMA
Grâce à sa structure pliante et ses étagères centrales amovibles, la bibliothèque Nuvola Rossa (1977) est modulable. Son aspect simple et pratique a contribué à en faire un succès durable.
Grâce à sa structure pliante et ses étagères centrales amovibles, la bibliothèque Nuvola Rossa (1977) est modulable. Son aspect simple et pratique a contribué à en faire un succès durable. Cassina

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