Tourisme : Arcosanti, une utopie architecturale en plein désert américain

Elle trône en lisière d’un canyon de l’Arizona, au beau milieu des pierres et des cactus. Cette ville « ovniesque » des années 70 s’est choisi la plus aride des géographies, une manière, pour son concepteur, Paolo Soleri, d’expérimenter de nouvelles formes d’urbanité. En marge du monde, plongée dans une cité compacte, durable et visionnaire qui tente de bien vieillir.

Une riposte à l’American way of life

Tim Bell, directeur des relations extérieures d’Arcosanti, et Elana Novali, sa compagne artiste, se sont rencontrés ici et occupent un appartement bien pensé.
Tim Bell, directeur des relations extérieures d’Arcosanti, et Elana Novali, sa compagne artiste, se sont rencontrés ici et occupent un appartement bien pensé. Jean-Claude Figenwald pour IDEAT

« Nous sommes une communauté alternative, détaille Tim Bell, où l’on expérimente l’urbanité et la société de façon critique. Nous avons créé ici une ville qui encourage les gens à coopérer plutôt qu’à faire la compétition, une ville dense, proche de la nature – donc du soleil, qui est la seule raison pour laquelle nous sommes en vie sur cette terre –, conforme au principe d’“arcologie” (combinaison de l’architecture et de l’écologie, NDLR) défini par Soleri : notre efficacité énergétique est cinq fois plus élevée que celle d’une localité américaine moyenne de taille égale et nous n’utilisons pas la voiture pour aller travailler, car, pour Soleri, la voiture devait rester une exception, un luxe » – même si, parce qu’il faut bien se nourrir, les Arcosantiens d’aujourd’hui ont presque tous un véhicule (pas de commerces de bouche sur place, ni à des kilomètres à la ronde). La cité, sur le papier du moins, s’érige ainsi en contre-modèle de l’étalement urbain dont les villes américaines, Phoenix et Los Angeles notamment, sont friandes depuis bien longtemps.

Partout, des cloches en bronze ou en terre cuite, qui sonnent aux quatre vents. Dessinées par Soleri, fabriquées sur place, sculptées de belles rainures comme des mini-canyons, elles sont en vente à la boutique des lieux et représentent la principale ressource financière de la communauté d’Arcosanti.
Partout, des cloches en bronze ou en terre cuite, qui sonnent aux quatre vents. Dessinées par Soleri, fabriquées sur place, sculptées de belles rainures comme des mini-canyons, elles sont en vente à la boutique des lieux et représentent la principale ressource financière de la communauté d’Arcosanti. Jean-Claude Figenwald pour IDEAT

Dans ces années 70 où l’on se fiche de l’environnement comme d’une guigne et où l’automobile est reine, Arcosanti a des airs révolutionnaires et visionnaires. En cela, Paolo Soleri est l’anti-Frank Lloyd Wright, ce dernier ayant, quant à lui, donné ses lettres de noblesse à la maison individuelle de banlieue typique de l’American way of life. D’ailleurs, les relations entre l’étudiant et le vieil architecte américain n’ont jamais été au beau fixe. « À Taliesin West, où il fallait toujours être tiré à quatre épingles, Soleri se baladait à moitié nu et, quand il fallait mettre une cravate, il accrochait des brins d’herbe à son col, raconte Mary Hoadley, l’une de ses proches collaboratrices. Il était vraiment “trop italien” pour les Lloyd Wright. » De cette expérience, toutefois, il va tirer de riches enseignements : faire dialoguer l’architecture et la nature environnante, tirer parti des ombres et des inclinaisons du soleil, voilà à quoi il s’ingénie, comme Lloyd Wright avant lui, mais sur un mode bien plus foutraque que son aîné.

The Cafe at Arcosanti, dont les horaires sont fantaisistes et l’offre culinaire spartiate, est inondé, l’hiver, d’une lumière salutaire que l’on doit aux grandes fenêtres rondes pensées pour laisser pénétrer au maximum le soleil rasant.
The Cafe at Arcosanti, dont les horaires sont fantaisistes et l’offre culinaire spartiate, est inondé, l’hiver, d’une lumière salutaire que l’on doit aux grandes fenêtres rondes pensées pour laisser pénétrer au maximum le soleil rasant. Jean-Claude Figenwald pour IDEAT

Avant Arcosanti, c’est à Paradise Valley, localité quasi-inhabitée à l’époque – « aujourd’hui, c’est le paradis des multimillionnaires de l’Arizona », rigole Mary Hoadley – que Soleri va jeter les bases de son art. Sur un terrain qu’il achète pour une bouchée de pain à la fin des années 50, il érige Cosanti (mot-valise formé de cosa, « chose » en italien, et d’anti, qui signifie à la fois « avant » et « contre ») comme un brouillon de sa grande œuvre : dans cette micro-ville semi-enterrée, on expérimente les coupoles, concavités, cylindres, pseudo-sphères… On trouve à la forme de l’abside, par exemple, des qualités de régulation de la chaleur et de la luminosité, à condition de la construire à la bonne hauteur et de l’orienter correctement : le soleil rasant d’hiver l’inonde alors de ses rayons tandis que le soleil haut d’été ne peut y pénétrer. Autant de tentatives architecturales parfois bancales, parfois géniales, qui prendront à Arcosanti toute leur dimension.

Autour de l’amphithéâtre de plein air s’enroule un ensemble de logements coiffés de flèches de béton et percés d’immenses ouvertures circulaires. Un style qui évoque Carlo Scarpa, Louis Kahn ou encore l’architecture des tribus autochtones de l’Arizona.
Autour de l’amphithéâtre de plein air s’enroule un ensemble de logements coiffés de flèches de béton et percés d’immenses ouvertures circulaires. Un style qui évoque Carlo Scarpa, Louis Kahn ou encore l’architecture des tribus autochtones de l’Arizona. Jean-Claude Figenwald pour IDEAT

The good concept store La sélection IDEAT