Tourisme : Arcosanti, une utopie architecturale en plein désert américain

Elle trône en lisière d’un canyon de l’Arizona, au beau milieu des pierres et des cactus. Cette ville « ovniesque » des années 70 s’est choisi la plus aride des géographies, une manière, pour son concepteur, Paolo Soleri, d’expérimenter de nouvelles formes d’urbanité. En marge du monde, plongée dans une cité compacte, durable et visionnaire qui tente de bien vieillir.

Sujet et objet d’expérimentations perpétuelles

La Voûte (The Vault en VO) est le lieu de réunion quotidienne des résidents, où l’on discute des affaires courantes, des orientations et des grands projets de la communauté.
La Voûte (The Vault en VO) est le lieu de réunion quotidienne des résidents, où l’on discute des affaires courantes, des orientations et des grands projets de la communauté. Jean-Claude Figenwald pour IDEAT

Pour sa ville rêvée, question terrain, l’architecte n’a pas choisi la facilité : le site surplombe un canyon, accrochant presque à flanc de falaise les édifices de la cité. Il faut voir là la volonté de Soleri de s’inscrire « dans un paysage marginal », décrypte Tim Bell, tout en s’inspirant de l’architecture des tribus précolombiennes autochtones – les Indiens Hopis et Hohokams notamment –, dont il reste, à quelques kilomètres de là, l’incroyable Montezuma Castle, un « château » du XIIe siècle niché dans un creux de la paroi rocheuse. Alors c’est un chantier titanesque, complexe, qui va vrombir ici, s’étalant de 1970 jusqu’aux années 2000 et mobilisant, par roulements, quelque 8 000 volontaires « dans une atmosphère typiquement hippie où tout le monde travaillait, mangeait et dormait ensemble », se souvient l’un d’eux, Tomiaki Tamura, qui quitta son Japon natal en 1975 pour rejoindre l’aventure et qui n’est jamais reparti.

Surplombée d’une drôle de forme en T et décorée, au plafond, de motifs un peu new age, cette abside sert d’atelier où l’on fabrique, en plein air, une partie des cloches emblématiques des lieux.
Surplombée d’une drôle de forme en T et décorée, au plafond, de motifs un peu new age, cette abside sert d’atelier où l’on fabrique, en plein air, une partie des cloches emblématiques des lieux. Jean-Claude Figenwald pour IDEAT

Proche collaborateur de Soleri par la suite, formalisant en langage architectural les dessins foisonnants, délirants du maître, Tamura chapeaute aujourd’hui le département des archives d’Arcosanti. C’est un monsieur poétique, qui collectionne les vieux ordinateurs, comme un archéologue du monde numérique, et qui, dans son bureau-appartement, a punaisé des images de villes utopiques – Biosphere, l’autre cité expérimentale et écologique de l’Arizona, ou Auroville, la « cité idéale » indienne consacrée au culte de « la Mère ». C’est un monsieur en colère, aussi, contre son ancien mentor, décédé en 2013 et accusé de viol par sa propre fille, Daniela Soleri, en 2017. Que valent les ferveurs et les beaux principes si celui qui les a édictés s’est montré, dans le privé, si monstrueux, se demandent les Arcosantiens depuis lors ?

Tomiaki Tamura, archiviste en chef, dispose quant à lui d’un appartement-bureau agrémenté d’un puits de lumière qui met en valeur une superbe sculpture de Michael McCleve, artiste amérindien d’origine Creek et Cherokee.
Tomiaki Tamura, archiviste en chef, dispose quant à lui d’un appartement-bureau agrémenté d’un puits de lumière qui met en valeur une superbe sculpture de Michael McCleve, artiste amérindien d’origine Creek et Cherokee. Jean-Claude Figenwald pour IDEAT

La cité du désert, malgré tout, subsiste vaille que vaille. En lien avec des universités, elle développe des programmes de formation en architecture, en construction ou encore en photographie d’architecture. S’accommodant de l’économie de partage, elle loue ses logements sur Airbnb et fait florès auprès des instagrammeurs, même si, bordélique, décatie par endroit, elle demeure « marginale, imparfaite, non finie », avoue Tim Bell, ajoutant que « le fini est souvent ennuyeux ». Tomiaki Tamura, lui, la verrait bien se densifier davantage encore, conformément au plan directeur de Soleri, qui, mégalo, voyait très, très grand. Financièrement, c’est impossible. Alors l’archiviste en chef nous montre, sur son Mac dernier cri, une projection virtuelle augmentée de tours, de passerelles, de dénivellations, d’effloraisons de béton et de canopées « champignonnesques », qu’il dessine et synthétise dans son coin. Arcosanti la solaire, l’utopique, toute datée qu’elle soit, n’a pas fini de stimuler l’imagination des rêveurs.

Certaines chambres du village, avec vue sur la rivière Agua Fria, sont proposées à la location.
Certaines chambres du village, avec vue sur la rivière Agua Fria, sont proposées à la location. Jean-Claude Figenwald pour IDEAT
Du béton, du bois, du verre ou du Plexiglas, des formes simples, des couleurs primaires… L’esthétique du village, à l’intérieur comme à l’extérieur, ne fait pas dans la dentelle et va à l’essentiel.
Du béton, du bois, du verre ou du Plexiglas, des formes simples, des couleurs primaires… L’esthétique du village, à l’intérieur comme à l’extérieur, ne fait pas dans la dentelle et va à l’essentiel. Jean-Claude Figenwald pour IDEAT

The good concept store La sélection IDEAT