Rétrovision : Un siècle de design au féminin, d'Eileen Gray à Andrée Putman (1/2)

Malgré la variété de leurs profils, les femmes designers ou architectes ont en commun d’avoir évolué dans des milieux majoritairement masculins. Un sujet qui n’en est pas forcément un pour chacune d’elles. D’ailleurs, la sélection de créatrices et d’objets présentée ici semble n’appartenir à aucun sexe…

Maïmé Arnodin (1916-2003) et Denise Fayolle (1923-1995)

Le couple de stylistes a fondé Mafia, le premier bureau de style augmenté d’une agence de publicité. Dans les années 70, le sac Prisunic jaune et orange, imprimé d’une cible, était leur idée. En 1977, le duo crée la campagne du parfum Opium d’Yves Saint Laurent, habillant le flacon d’une image assumée d’odalisque. Maïmé Arnodin, ingénieure de formation, a enchaîné les fonctions : journaliste de mode, directrice de publicité du Printemps, puis responsable d’une société de conseil dans les 60’s. En 1968, avec Denise Fayolle, ex-championne de patinage artistique devenue directrice du style de Prisunic, elles donnent vie à leur conviction de faire du « beau au prix du laid ».

Maïmé Arnodin (1916-2003) et Denise Fayolle (1923-1995).
Maïmé Arnodin (1916-2003) et Denise Fayolle (1923-1995). Archives Arnodin

Florence Knoll (1917-2019)

Florence Knoll a tout au long de sa vie affirmé n’avoir été « qu’une » éditrice de design. « Je n’ai fait qu’ajouter les patates à la viande », expliquait-elle, comme si, en dessinant ses fameux fauteuils et canapés Settee (1954), elle s’en était tenue à compléter le catalogue Knoll existant. Déjà collaboratrice de longue date de son mari Hans Knoll, elle reprend la société au décès de ce dernier. Elle reste connue pour ses aménagements de buildings de « style international ». Florence Knoll a littéralement grandi dans l’architecture avec la famille Saarinen, dont elle était très proche. Son refus de l’étiquette de designer n’est pas de la modestie, il révèle plutôt son sens de l’exactitude. Elle préfère célébrer les créateurs qu’elle a fait travailler, comme Eero Saarinen ou le sculpteur Harry Bertoia.

Florence Knoll (1917-2019).
Florence Knoll (1917-2019). Courtesy of knoll
Canapés Settee, design Florence Knoll (Knoll, 1954).
Canapés Settee, design Florence Knoll (Knoll, 1954). Courtesy of knoll

Lucienne Day (1917-2010)

Son mariage avec le fameux designer anglais Robin Day n’a pas empêché Lucienne Day de voir décoller sa carrière en 1951 avec le tissu Calyx, un motif aussi pictural que moderne, qui semble en mouvement, comme un mobile de Calder. Réalisé pour le Festival de Grande-Bretagne, il déchire le monde du tissu. La créatrice poursuit une longue collaboration avec Heals, l’éditeur de ce best-seller jusqu’à aujourd’hui. Son travail représente une centaine de modèles différents, en plus d’autres créations comme du papier peint, des tapis en lin imprimé, ainsi que de la céramique pour le porcelainier allemand Rosenthal. Si les Day faisaient atelier commun, leurs carrières respectives ont toujours été parfaitement distinctes, même quand ils étaient conseillers, pendant une vingtaine d’années, pour les grands magasins anglais John Lewis.

Lucienne Day (1917-2010).
Lucienne Day (1917-2010). DR
Motif Calyx de Lucienne Day.
Motif Calyx de Lucienne Day. DR

Grete Jalk (1920-2006)

Malgré un profil littéraire et philosophique, la Danoise Grete Jalk s’oriente vers le design de meubles via l’ébénisterie. À Copenhague, elle intègre l’École de design pour femmes en 1940. À 26 ans, elle y remporte le premier prix de la Guilde des ébénistes. Puis elle apprend auprès du designer Kaare Klint à l’Académie royale des Beaux-Arts. En 1963, elle réalise pour Poul Jeppesen sa fameuse GJ Bow Chair en bois lamellé, inspirée des Eames. Bien que le succès commercial ne soit pas au rendez-vous, celle-ci entre au MoMA, à New York. Grete Jalk a contribué à faire l’histoire du design danois, avant que le pays ne devienne connu pour ses éditeurs.

Grete Jalk (1920-2006).
Grete Jalk (1920-2006). DR
Chaise GJ Bow Chair (Poul Jeppesen, 1963).
Chaise GJ Bow Chair (Poul Jeppesen, 1963). DR

Nanna Ditzel (1923-2005)

Designer de mobilier, Nanna Ditzel a commencé par apprendre l’ébénisterie. Élève de Kaare Klint, elle décroche son diplôme d’architecture à 26 ans. Avec son mari, Jørgen Ditzel, elle crée d’abord des bijoux pour l’orfèvre Jensen. En 1960, le duo reçoit la médaille d’or du salon de la Triennale de Milan pour du mobilier. Veuve à 41 ans, elle poursuit son activité dans le domaine du meuble, notamment pour enfants. Elle se remarie en 1968 avec Kurt Heide et s’installe à Londres. Le couple fonde l’Interspace International Design Center. Après le décès de son second époux, elle retourne au Danemark, où tout le monde connaît sa chaise pour enfants (1955), son siège suspendu en rotin et sa Ring Chair (1958, avec Jørgen Ditzel). Elle a ouvert la voie aux femmes designers de la génération suivante.

Nanna Ditzel (1923-2005).
Nanna Ditzel (1923-2005). DR
La Egg Chair (au centre), entourée d’autres meubles en rotin signés Nanna Ditzel.
La Egg Chair (au centre), entourée d’autres meubles en rotin signés Nanna Ditzel.

Cini Boeri (1924-)

La Milanaise Cini Boeri fait partie des premières femmes – comme Gae Aulenti et, plus tard, Nanda Vigo – à s’être fait un nom en Italie. Après un diplôme obtenu à l’École polytechnique de Milan en 1951, la designer entre en stage chez Gio Ponti, puis travaille avec Marco Zanuso. En 1963, elle ouvre son propre studio. En 1968, sa lampe en plastique 602 (1968, Arteluce) est l’une des premières à oser s’inspirer de la forme d’un tuyau de canalisation. Son fauteuil Botolo (1973, Arflex) est aussi estampillé seventies qu’il est intemporel. En 1987, son fauteuil Ghost, conçu à partir d’une feuille de verre, contribuera largement à l’image de l’éditeur Fiam. À chaque fois que l’on pénètre dans le showroom Knoll, à Paris, on est chez elle, car elle en a signé l’architecture. Musées, bureaux, magasins et autres villas… Cini Boeri fait partie intégrante du paysage italien.

Cini Boeri (1924-).
Cini Boeri (1924-). DR
Fauteuil Ghost (Fiam, 1987).
Fauteuil Ghost (Fiam, 1987). DR

Andrée Putman (1925-2013)

Andrée Putman surgit tard dans le monde du design et de l’architecture intérieure, mais la tête pleine d’idées. À la fin des années 70, son propre loft surprend sans remporter immédiatement l’adhésion. Ses intérêts culturels variés, de la littérature à la musique en passant par l’art moderne, lui sont utiles pour aménager des espaces. Elle réédite aussi, avec Écart International, le mobilier du designer Robert Mallet-Stevens ou même une table du photographe Jacques-Henri Lartigue. Son banc Éléphant (1945, Studio Putman) est devenu synonyme d’un goût sûr, comme lorsqu’elle signait l’Hôtel Morgans à New York (1984), la cabine du Concorde (1994) ou des lunettes de soleil.

Andrée Putman (1925-2013).
Andrée Putman (1925-2013). DR
Banc Elephant signé Andrée Putman (Ecart International).
Banc Elephant signé Andrée Putman (Ecart International). DR

 

Thématiques associées

The good concept store La sélection IDEAT