Architecture : Brasilia, les 60 ans d’une ville mythique

Soixante ans après sa création ex nihilo, la capitale du Brésil est à l'image de la puissance du pays : conquérante, innovante et généreuse. Découverte croisée d'une des villes les plus jeunes du monde, entre l'architecture de Niemeyer et les aspirations d'aujourd'hui.

Il y a tout juste soixante ans, Brasilia devenait officiellement la capitale du Brésil. Son Palais de la Présidence fut en effet inauguré le 21 avril 1960, un bâtiment essentiel pour asseoir le rôle de cette ville construite ex nihilo en plein cœur de d’un pays immense. Paradoxalement éloigné du célèbre schéma architectural qui a conduit à la construction de Brasilia, le Palais présente une forme d’avion (ou de croix selon les interprétations…) voulue par l’architecte et urbaniste Lucio Costa, nuancée par les courbes d’Oscar Nie­meyer et le paysagisme du légendaire Roberto Burle Marx. « Je voulais que ces bâtiments forment un ensemble nouveau et différent, qui échappe à la routine dans laquelle l’architecture actuelle menace – hélas ! – de s’enliser et qu’ils donnent aux futurs visiteurs de la capitale une sensation de surprise et d’émotion qui les touche », déclara Oscar Niemeyer lors d’une de ses multiples interventions liées au cinquantenaire de la ville en 2010.

En arrivant de l’aéroport, le regard de tout voyageur cherche à convoquer cette surprise : les images de Brasilia courent le monde mais connaît-on vraiment la ville ? Le premier étonnement vient de ces terres rouges, ce plateau de savanes appelé cerrado sur lequel a été bâtie la capitale à 1 100 mètres d’altitude. « Nous sommes à présent à 1 h 30 d’avion de Rio ou de São Paulo… Mais à l’époque, nous pensions que c’était une folie de partir si loin dans les terres bâtir une capitale. C’était le bout du monde ! Il y avait une sorte de volonté de retour mystique à la nature, d’ailleurs toujours un peu présente chez les Brasilienses », commente Jorge Gomez, graphiste basé dans la capitale.

La ville utopique par excellence

Toutes les villes finissent par se ressembler, seule Brasilia semble échapper à ce destin. Elle reste la ville utopique par excellence, l’expression vivante de la beauté pure et de cet urbanisme novateur et presque autoritaire. « L’Unesco devait à tout prix préserver ce patrimoine de l’humanité », défend Claudia Bitelan, chargée d’un des programmes de préservation de la ville. « Le cœur de Brasilia ne représente finalement qu’une trentaine de bâtiments, tous exceptionnels. On ne pouvait pas imaginer y toucher, même si la ville doit à présent s’adapter à de nouveaux aléas : l’afflux toujours plus important de nouvelles populations, un schéma rigide d’urbanisme où toute nouvelle construction a du mal à s’harmoniser avec la volonté originelle de Nieme­yer… » La capitale a vu sa population quadrupler en moins de cinquante ans, la ville s’est étendue et cette tendance se poursuit. « Brasilia est un îlot de prospérité et de stabilité, le troisième pôle économique du pays après Rio et São Paulo. La ville ne pouvait qu’évoluer aux marges du plan originel. Très vite, des quartiers satellites sont apparus, construits rapidement et en fort contraste avec les ambitions de Niemeyer et Costa », poursuit Claudia Bitelan.

Brasilia, un îlot de prospérité et de stabilité

De jour comme de nuit, le choc visuel ne s’estompe pas. On se souvient de cette phrase de Youri Gagarine en visite officielle en 1961 et déclarant : « J’ai l’impression d’être sur une autre planète. » La ville efface nos repères urbains habituels, la beauté absolue de Brasilia provoque et ravit notre regard à toute heure de la journée. « L’appropriation de la ville par ses habitants n’a pas été éviden­te les premières années. Il est amusant à présent de voir ses vastes espaces adoptés notamment par les joueurs de foot. Mais à notre arrivée, nous n’avions aucun repère. Mes premières pensées étaient étranges. Je venais de Rio, où on lève les yeux sans arrêt, pour m’installer dans cette ville horizontale, sans building élevé et à l’espace infini. A Rio, on manque de place, le bruit est incessant. Ici c’est tout le contraire, il a fallu occuper ce vide et cela n’a pas toujours été facile. A l’heure où toutes les capitales du monde se mettent au vélo, essayer d’en faire à Brasilia, c’est impossible tant les distances sont immenses et les quartiers éloignés les uns des autres ! », explique Ana Filippone, l’une des premiers fonctionnaires à être arrivés de Rio à Brasilia.

Brasilia ne semble pas pour autant coupée du monde. Les visiteurs peuvent appréhender partout la force à venir du Brésil, huitième puissance mondiale, mais appelée à rejoindre rapidement le top five des pays les plus riches. « Brasilia attire les meilleurs étudiants du pays et le niveau d’éducation est évidemment remarquable en ville. Alors on nous taxe parfois d’être des nouveaux ri­ches car les salaires des fonctionnaires sont élevés, mais la capitale bouillonne, le monde entier est là, notre diplomatie est présente sur tous les terrains, de la coopération avec l’Afrique aux négociations environnementales mondiales. Récemment, une délégation française est venue étudier le fonctionnement de notre justice car tous nos dossiers sont numérisés », explique Icaro Estevez, arrivé à Brasilia il y a  une dizaine d’années pour passer des con­cours administratifs et débordant d’enthousiasme pour la ville.

La ville peut paraître le plus beau des musées consacrés à l’architecture contemporaine mais comment vit-on à Brasilia ? Quid de la vie quotidienne à côté des ministères ? La ville n’est pas le creuset d’artistes et de créateurs que l’on aurait pu imaginer, même si la vie culturelle est évidemment très présente à travers les musées, fondations et théâtres. Rio et São Paulo concentrent encore l’élite du cinéma, du design et de la mode. Pourtant, Brasilia dispo­se de nombreux atouts.

Le plus beau des musées consacrés à l’architecture contemporaine

« Brasilia peut se vivre à travers plusieurs axes. D’abord, il y a la nature, qui est extraordinaire. Beaucoup de locaux s’échappent le week-end dans les régions environnantes. La ville a une vraie relation avec elle, de nombreux groupes de défense de l’environnement se sont d’ailleurs installés dans la capitale. Pour ceux qui restent en ville, on ne manque pas de restaurants et les cafés sont pris d’assaut. Brasilia est de plus en plus associée à une gastronomie de haut niveau. Et le shopping, comme dans toutes les grandes villes, est devenu un sport national. Ici, il s’effectue autour de grands centres comme ParkShopping ou le très luxueux Iguatemi. A part quelques rues commerçantes, tout s’organise autour de pôles que l’on rejoint en voiture car les transports en commun sont encore très peu développés. Il y a aussi, bien sûr, la vie culturelle. Là encore, deux axes : les centres culturels des ambassades sont très actifs mais la vie culturelle locale se développe plutôt bien. Ballets et expositions se succèdent tout au long de l’année », explique Loreina Medeiros, consultante pour un groupe de prêt-à-porter.

La scène culturelle se joue aussi localement. Plusieurs institutions forment une vitrine intéressante de la culture contemporaine brésilienne. Le Centro Cultural Banco do Brasil explore ainsi tous les champs créatifs : cinéma, concerts, expositions d’art contemporain… Le bâtiment, situé en lisière de la ville, a été conçu en 2000 par Oscar Niemeyer. Il vient de retrouver toute son activité. Une partie du bâtiment, qui avait été utilisée par le Palais de la Présidence, lui a récemment été restitué. L’autre pôle de création est ECCO, un centre qui embrasse toute la palette de la culture con­temporaine, du design à la photographie sans oublier l’art con­temporain. Oscar Niemeyer a également conçu en 2006 le musée officiel de la ville, superbe coupole placée à côté de la cathédrale. Il abrite plusieurs salles d’exposition mais aussi une bibliothèque de plus de 600 000 ouvrages.

Un important vivier de talents dans tous les domaines

« Il ne faut pas comparer Brasilia avec Paris ou New York. Toutefois, le Brésil redécouvre ses propres artistes modernes, des années 60 à maintenant, et une jeune garde est en train d’émerger. La capitale est également un important vivier de talents dans tous les domaines. », commente Luz Carvalho, une musicienne installée depuis quelques années à Brasilia. C’est le point majeur de compréhension de la ville : le visiteur doit avoir en tête qu’il y a soixante ans il n’y avait rien d’autre ici qu’un paysage de savanes. On a ajouté à ce décor quasi désertique un immense lac artificiel, qui sert à présent de refuge à des milliers d’oiseaux.

Les premiers bâtiments furent le Palais de la Présidence et un hôtel pour accueillir les premiers hôtes officiels. L’ambassade de France était une petite maison située au milieu de nulle part… A présent, la ville poursuit son développement au rythme des bou­le­versements sociaux et économiques du Brésil. C’est un exemple unique au monde. Plusieurs pays ont des capitales récentes, nées de la décolonisation par exemple, mais seul le Brésil a su imaginer une ville totalement différente, symbole à la fois des aspirations d’un jeune pays et des utopies d’une époque avec en arrière-plan une volonté artistique et esthétique exceptionnelle. Brasilia se vit comme une expérience unique, une œuvre d’art qui inspire une nouvelle vision du monde.

La coupole concave du Parlement occupe la majeure partie du bâtiment principal du Congrès, dessiné par Niemeyer.
La coupole concave du Parlement occupe la majeure partie du bâtiment principal du Congrès, dessiné par Niemeyer.
Brasilia affiche un urbanisme tout en contrastes, entre architecture bétonnée et forte présence d’une nature luxuriante et sauvage qui rappelle que la ville fut construite au cœur d’un plateau de savanes.
Brasilia affiche un urbanisme tout en contrastes, entre architecture bétonnée et forte présence d’une nature luxuriante et sauvage qui rappelle que la ville fut construite au cœur d’un plateau de savanes.
Intérieur du palais Itamaraty, siège de la diplomatie brésilienne et l’une des plus belles réalisations d’Oscar Niemeyer.
Intérieur du palais Itamaraty, siège de la diplomatie brésilienne et l’une des plus belles réalisations d’Oscar Niemeyer.
Icône des années 50-60, le mobilier Tulip d’Eero Saarinen (Knoll) se marie idéalement avec l’architecture intérieure du Congrès.
Icône des années 50-60, le mobilier Tulip d’Eero Saarinen (Knoll) se marie idéalement avec l’architecture intérieure du Congrès.
Dans le lobby de l’hôtel Royal Tulip, la verrière en Zeppelin et les coursives ondulantes rappellent le style Niemeyer.
Dans le lobby de l’hôtel Royal Tulip, la verrière en Zeppelin et les coursives ondulantes rappellent le style Niemeyer.
L’une des deux tours du Congrès, reliées par une passerelle. Le tout forme un H comme Humanité.
L’une des deux tours du Congrès, reliées par une passerelle. Le tout forme un H comme Humanité.
L’une des splendides pièces de l’ambassade de France, projet de Le Corbusier réalisé par Guillermo Jullian de la Fuente.
L’une des splendides pièces de l’ambassade de France, projet de Le Corbusier réalisé par Guillermo Jullian de la Fuente.
Le Palais de justice, toujours de Niemeyer, est rythmé par des tuiles monumentales disposées à des hauteurs différentes qui déversent l’eau de pluie dans un grand bassin.
Le Palais de justice, toujours de Niemeyer, est rythmé par des tuiles monumentales disposées à des hauteurs différentes qui déversent l’eau de pluie dans un grand bassin.
La majestueuse place des Trois Pouvoirs abrite le Congrès et ses tours en H, le Sénat avec sa coupole fermée et la Chambre des députés avec sa coupole ouverte.
La majestueuse place des Trois Pouvoirs abrite le Congrès et ses tours en H, le Sénat avec sa coupole fermée et la Chambre des députés avec sa coupole ouverte.

 

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