Grand entretien : Paola Navone, pionnière du design italien

Dans un monde immobilisé et qui a besoin d’être rassuré, la designer italienne Paola Navone envoie du poil à gratter et se revendique nomade. Chantiers d’hôtels en Asie, villa sarde ou restaurant à Paris, elle investit l’espace du sol au plafond, en risquant des mélanges inédits de matériaux, de tissus et d’objets finement « sourcés ». Son mobilier invite toujours au véritable délassement. Le fil rouge ? L’esprit d’aventure.

« Il faudrait, je crois, un bouleversement, une sorte d’orage, comme lorsque j’ai débuté. (…) Pas mal de créateurs travaillent en suivant des rails, parce que c’est rassurant. Mais rassurer, c’est endormir, comme avec du Valium » Paola Navone

Une fois quitté son Turin natal, l’architecte et designer Paola Navone a été un temps itinérante. Sédentarisée depuis vingt ans à Milan, après autant de temps passé à Hongkong, elle habite l’espace à sa façon, s’interrogeant sur la manière de l’investir à l’avenir.
Une fois quitté son Turin natal, l’architecte et designer Paola Navone a été un temps itinérante. Sédentarisée depuis vingt ans à Milan, après autant de temps passé à Hongkong, elle habite l’espace à sa façon, s’interrogeant sur la manière de l’investir à l’avenir. Enrico Conti

Que vous inspire la disparition du grand designer Enzo Mari ?
Paola Navone : C’est l’horreur d’une période qui voit plein de gens s’en aller. Dans le design, c’est un pan d’histoire qui disparaît. Ce que des personnalités comme Enzo Mari ont accompli restera, même si lui-même était en perpétuelle évolution.

Réduire la production et la consommation

Comment vous sentez-vous dans cette période compliquée ?
L’impossibilité de voyager m’embête beaucoup. Entre décider soi-même de ne pas sortir et y être obligée, ce n’est pas la même chose. Il y a évidemment tout l’impact humain, mais aussi économique. Nous avons besoin de voir des gens et les décisions ne se prennent pas au téléphone ; il est faux de croire que notre travail peut se faire autrement.

Que faire, concrètement ?
Réduire la production et la consommation est le plus urgent. Il faudrait, je crois, un bouleversement, une sorte d’orage, comme lorsque j’ai débuté. Nous avions alors traversé une quasi-tempête qui a marqué toute une génération. On se disait, avec un groupe de designers italiens, mes aînés, plus accomplis : « Qu’est-ce qu’on peut faire pour être différents ? » Pour être nous-mêmes, nous nous sommes intéressés à l’asymétrie, aux surfaces plutôt qu’aux structures. Nous avons pris des libertés avec les associations de couleurs. Je pense que les plus jeunes, aujourd’hui, ont besoin de provoquer cette sorte d’orage à leur tour.

Cette envie de changement dans le design reflétait-elle les soubresauts de la société ?
Oui, c’était le cas au moment où j’ai terminé mes études (à l’École polytechnique de Turin, en 1973, NDLR). Plus tard, après avoir sillonné l’Afrique de l’Ouest, j’ai rencontré Alessandro Mendini, Ettore Sottsass et Andrea Branzi (futurs membres du groupe Alchimia, fondé en 1976, NDLR). Avec eux, qui étaient plus âgés que moi, j’ai découvert que l’on pouvait produire des idées en plus de produire des immeubles. Avec mon ami Michele De Lucchi (lui aussi de l’aventure Alchimia, NDLR), on se demandait récemment d’où pourrait venir l’orage aujourd’hui. Il y a vraiment beaucoup trop de produits dénués d’énergie qui sortent actuellement.

Pourquoi ce néo-conservatisme existe-t-il dans le design ?
Pas mal de créateurs travaillent en suivant des rails, parce que c’est rassurant. Mais rassurer, c’est endormir, comme avec du Valium. (Rires) De plus, on réactive actuellement des choses qui existent déjà. Si j’avais 18 ans aujourd’hui, tout cela m’ennuierait beaucoup !

Au cœur de Dempsey Hill, à Singapour, Como Cuisine est l’un des quatre restaurants de Como Dempsey, une adresse enrichie d’un emporium gastronomique et d’un concept-store.
Au cœur de Dempsey Hill, à Singapour, Como Cuisine est l’un des quatre restaurants de Como Dempsey, une adresse enrichie d’un emporium gastronomique et d’un concept-store. COMO DEMPSEY

Mais, dès 1969, l’éditeur Cesare Cassina demande à Gaetano Pesce d’introduire de l’art dans l’industrie. Une exception ?
Oui, Cassina, c’était spécial. Cesare Cassina était extraordinaire, avec des antennes incroyables. Il a senti qu’il fallait faire ça tout en étant un industriel. Il y a eu ensuite des années fantastiques. Aujourd’hui, je trouve qu’on cherche plus à rassurer les gens. Et moi, cela ne me rassure pas beaucoup. (Rires) Cela devient même un peu agaçant.

Le design italien, un grand-père très imposant

Qu’apprend-on en travaillant avec les maestros du design italien ?
La période elle-même était extraordinaire. On passait beaucoup de temps ensemble. Les collections que l’on présentait au Salon du meuble (à Milan, NDLR) n’avaient pas d’éditeurs, mais elles étaient pleines de notre énergie ! Pour y parvenir, on a tout investi nous-mêmes. On travaillait un peu pour gagner notre vie et on passait le reste du temps à concevoir ce type de projets. Le fait est qu’en Italie, il y a un héritage en la matière, un peu masculin, et qui demeure très présent. C’est un peu comme d’avoir un grand-père très imposant…

Hors Cini Boeri, Nanda Vigo ou Gae Aulenti pour les plus connues, ce monde de l’architecture, très masculin, pouvait-il se révéler pesant pour les femmes ?
Non, je n’ai jamais eu cette impression. Il fallait lutter pour faire les choses, mais qui ne lutte pas pour faire les choses ?

Comment voyez-vous la jeune création actuelle ?
Maintenant que les écoles de design abondent, il y a une génération de jeunes assez intéressante. Ils travaillent avec poésie, même la technologie. C’est peut-être l’un des aspects de la discipline qui peut être transformé. On a besoin de douceur et de charme et les plus jeunes savent mêler tout cela avec la technologie.

Sur la piste des mouvements utopistes

Dans quel esprit enseignait-on à l’École polytechnique de Turin où vous avez appris l’architecture ?
L’enseignement était très classique, sérieux et raide. C’est pour cela que je suis allée voir ensuite ce qui se passait à Florence. J’y ai passé du temps, avec tous les groupes qui travaillaient là-bas à l’époque (comme Superstudio, Archizoom, UFO… NDLR), avant même Alchimia ou Memphis. Dans la foulée de 1968, comme Turin était une ville industrielle, le mouvement alternatif y était axé sur le politique. À Florence, en l’absence d’industrie, le mouvement alternatif était plus utopique, plus fou, tourné vers le fantastique et le monde des idées. Dans ces cercles, j’ai découvert qu’il y avait aussi des gens à voir en Angleterre –  comme ceux d’Archigram  – où je me suis rendue. Je suis ensuite allée en Autriche. J’ai commencé à vivre un peu comme un chien qui cherche des truffes.

L’air du temps était à la contestation, le design s’en imprégnait.
En effet, la contestation engendrait des produits fantastiques. Mais il y avait quand même des villes où les contestations, plus politiques, se faisaient vraiment à la sortie des usines. Moi, je chassais littéralement la découverte. On pouvait se lancer à produire des idées.

Pourquoi avoir choisi l’architecture ?
Le hasard. Toute ma vie, le hasard a joué en ma faveur. Je n’ai rien fait pour me retrouver là. Enfant, j’étais mauvaise et je faisais toujours le contraire de ce que les gens m’ordonnaient. Contraire pour contraire, je suis passée par l’École polytechnique de Turin avant de me frotter à tous les cercles créatifs de Florence, mais ce n’était pas considéré comme il faut. (Rires.) Est-ce vraiment le hasard ? Le milieu ambiant ne joue-t-il pas un peu ? Autour de moi, tout était contraire à l’architecture. Mais petit à petit, de cercle en cercle, je me suis retrouvée au cœur d’une galerie de personnages qui ont pu influencer certaines de mes décisions. Je parlerais quand même de hasard… assorti d’un goût pour les rencontres.

Paola Navone : « Toujours rechercher une nouvelle aventure »

Professionnellement, vous vous êtes démultipliée au fil des rencontres et des voyages, mais aussi à travers vos projets.
Oui, j’aime m’investir et je mets autant d’énergie à imaginer une architecture qui va me prendre deux ans de conception pour en durer vingt que pour réaliser quelque chose qui va exister vingt-quatre heures. Ce qui compte pour moi, c’est de faire des projets qui me permettent de naviguer d’un univers à l’autre. Cela procède aussi d’une volonté, qui est celle de toujours rechercher une nouvelle aventure.

Architecture, architecture intérieure, design, direction artistique, conseil… c’est comme si vous refusiez de vous spécialiser ?
Absolument. J’ai pratiqué vingt ans en tant que designer et architecte nomade. Je passais 50 % de mon temps en Asie. Basée à Hongkong, je travaillais en Thaïlande, en Indonésie et aux Philippines. Quand j’ai fait mon premier voyage en Chine, Mao Zedong vivait encore ! J’ai des souvenirs incroyables de cette période. Je me souviens de la première fille à porter une jupe…

Flash-back : architecte et designer en Asie durant les prémices d’Internet, comment faisiez-vous ?
J’avais plusieurs assistants assez fous qui travaillaient avec moi quand je passais un mois en Italie. Je partais ensuite pour collaborer en Asie avec d’autres gens. J’ai fait ça pendant vingt ans. Après, j’ai passé vingt autres années à Milan, avec un bureau et une équipe, comme tout le monde. Désormais, je suis en train de programmer les vingt suivantes : je veux redevenir nomade.

Une passion pour le local

Vous étiez aussi l’une des rares consultantes.
Cela m’allait très bien. Aujourd’hui, après vingt années en mode normal avec des assistants au quotidien, j’en ai un peu assez. Il est très difficile de redevenir nomade ; personne ne veut l’entendre… C’est pour cela que je vous parle ! (Rires.) Nomade !

Une architecte et designer doit-elle forcément avoir une équipe et un bureau pour rassurer ses clients ?
Cela rassure surtout pour les chantiers : il faut y être tous les jours.

La Sirena, le restaurant de l’hôtel Como Point Yamu, signé Paola Navone à Phuket, en Thaïlande, redéfinit le luxe à base d’éléments artisanaux locaux.
La Sirena, le restaurant de l’hôtel Como Point Yamu, signé Paola Navone à Phuket, en Thaïlande, redéfinit le luxe à base d’éléments artisanaux locaux. Enrico Conti

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