Télétravail et logements trop petits : un casse-tête architectural ?

Comment concilier télétravail et appartements exigus ? L'architecte Vladimir Doray (WRA) nous livre ses réponses face à la nouvelle crise du logement qui s'annonce.

Le confinement et les difficultés qu’il engendre en termes de télétravail dans les logements urbains suscitent une réflexion nouvelle sur notre cadre de vie. De nombreux architectes proposent des solutions à long terme pour rattraper le retard des Français sur nos voisins, notamment belges et allemands. Car au moment où la loi Climat veut lutter contre l’étalement urbain, les habitants des villes confrontés à la crise sanitaire sont de plus en plus tentés par le rêve pavillonnaire. Voilà pourquoi rendre les logements urbains plus attractifs sans augmenter la taille des appartements neufs et réhabiliter intelligemment, est nécessaire pour éviter d’empiéter sur les terres naturelles et agricoles. Une réflexion que poursuit de longue date l’architecte Vladimir Doray (Wild Rabbits Architecture), familier de ces problématiques.


La solution aux problématiques de télétravail soulevées par la crise sanitaire passe-t-elle par des logements plus grands ?
Vladimir Doray (WRA) : Non ! D’un point de vue environnemental, ça ne tiendrait pas. En revanche, on peut commencer par se demander quels usages on garde chez soi et quels usages on est prêt à partager. Si l’on souhaite ramener le logement à l’essentiel, il est temps de questionner ses dimensions plus symboliques. Est-ce qu’on organise une grosse fête chez soi ou dans le local prévu à cet usage dans l’immeuble ? Est-ce qu’on entretient une chambre pour la visite des parents ou est-ce que la « chambre à donner » est commune à quatre ou cinq appartements ? Cela nous amène à une question clef : a-t-on encore besoin d’un séjour ?

Repenser les espaces de vie pour le télétravail

Le séjour et sa télévision seraient donc des scories du XXe siècle…
Le générique des Simpsons reflète efficacement l’attitude traditionnelle des téléspectateurs, bien calés sur le canapé familial. Mais, maintenant que les écrans sont partout et que les fonctions annexes du séjour (chambre d’appoint, faire la fête…) peuvent être partagées, cette pièce est devenue une baleine blanche. Virons-la et interrogeons-nous sur ce que l’on peut faire de l’espace qu’elle libère…

Quelles sont vos propositions ?
Vladimir Doray (WRA) : Aujourd’hui, le séjour standard affiche 16 à 25 m² et c’est généralement la pièce la plus éclairée naturellement. On peut donc imaginer des programmes de logements neufs tout aussi précis que ceux élaborés avant la pandémie, mais fondamentalement différents. Il faut d’abord remettre la cuisine au cœur du foyer, arrêter d’imposer une séparation rétrograde entre la préparation du repas et sa dégustation, pour permettre d’y recevoir, d’y télétravailler, d’y vivre… Ensuite, il faut consacrer systématiquement une fenêtre à la salle de bains. Enfin, je propose de diluer la surface du séjour dans les chambres. Une chambre de 12 à 15 m² – cela représente 3-4 m² supplémentaires – devient le lieu de vie et de partage dont on a besoin pour s’isoler ou recevoir, en articulant la vie à plusieurs autour d’une sociabilité choisie et modulable. La polyvalence des chambres est une clef essentielle pour mieux vivre son logement. Ce qui change avec de plus grandes pièces, c’est la modularité et le pouvoir enfin rendu aux usagers d’aménager et réaménager leur logement sans engager de lourds travaux. Le projet participe du plaisir d’habiter…

Le T3 classique, 65 m2, comporte un grand séjour-salle à manger ouvert sur une petite cuisine. La séparation jour-nuit est respectée, la salle d’eau n’a pas de fenêtre et la morphologie traversante du plan n’est pas perceptible spacialement.
Le T3 classique, 65 m2, comporte un grand séjour-salle à manger ouvert sur une petite cuisine. La séparation jour-nuit est respectée, la salle d’eau n’a pas de fenêtre et la morphologie traversante du plan n’est pas perceptible spacialement. DR
Plan de modification des espaces pour rompre la limite jour-nuit.
Plan de modification des espaces pour rompre la limite jour-nuit. DR
Le T3 post-télévision, 60 m2, n’a pas de séjour. La cuisine est largement dimensionnée pour le repas et d’autres activités tel que le télétravail. Les chambres sont plus grandes.
Le T3 post-télévision, 60 m2, n’a pas de séjour. La cuisine est largement dimensionnée pour le repas et d’autres activités tel que le télétravail. Les chambres sont plus grandes. DR
La cuisine devient le centre de l’habitation. La salle d’eau est en façade et les rangements nombreux. Les vues traversantes donnent l’impression d’un grand espace. La position des portes incite à une modularité du quotidien.
La cuisine devient le centre de l’habitation. La salle d’eau est en façade et les rangements nombreux. Les vues traversantes donnent l’impression d’un grand espace. La position des portes incite à une modularité du quotidien. DR

La preuve par l’exemple : la restructuration des tours Brno à Rennes

À Rennes, dans le quartier de Maurepas, six tours que l’on repère de loin dans le paysage urbain font l’objet d’un projet de réhabilitation qui respecte une esthétique hyper sèche des années 60. Strictement alignées telles des « boîtes de soupe Campbell géantes », les tours vont prochainement accueillir de nouveaux types de logements plus spacieux et plus chic. La réécriture de l’histoire de ces bâtiments aux faibles loyers à été possible grâce au travail de fond effectué par le bailleur Archipel Habitat pour mieux connaître les attentes des habitants.

En quoi ce projet de réhabilitation réinvente le logement pour accueillir une nouvelle fonction, la possibilité de télétravailler ?
Vladimir Doray : Chez WRA, on aime bien parler de réarchitecture… Cela se voit à l’extérieur mais ça vient de l’intérieur. Le télétravail s’installe dans les logements et dans les espaces partagés. Ce qu’on fait surtout, c’est recloisonner : on prend un T3 rabougri, on en fait un T2 agréable. Ou bien on fait un super duplex à partir de deux logements superposés. La suppression du séjour n’est pas pour cette fois mais les habitants ont plusieurs façons de s’approprier leur logement et d’y installer une zone de télétravail. En complément, on transforme complètement les espaces partagés existants parce qu’ils ne sont plus utilisés. Sur chaque pallier, il y a aura une petite buanderie et des greniers privatifs et sur le rooftop de chaque tour, une chambre à donner et… un « social club », où il sera possible de jouer au Scrabble, de faire la fête et de bosser… presque en même temps !

> Restructuration de deux tours de logements sociaux. Localisation : Quartier Maurepas à Rennes (35). Maître d’ouvrage : Archipel Habitat. Maîtrise d’œuvre : Ithaques mandataire + WRA architectes associés ; Ouest Structure (structure) ; Thalem ING (fluides et thermie) ; Acoustibel (acoustique) ; ECO2L (économie) ; IDEA (concertation).

À Rennes, les six tours Brno du quartier de Maurepas accueillent de nouveaux logements plus propices à l’appropriation.
À Rennes, les six tours Brno du quartier de Maurepas accueillent de nouveaux logements plus propices à l’appropriation. DR
Transformation d’un T3 trop petit en un T2 cosy.
Transformation d’un T3 trop petit en un T2 cosy. DR
Au dernier étage de chaque tour, un social club, lieu de convivialité, voire de télétravail.
Au dernier étage de chaque tour, un social club, lieu de convivialité, voire de télétravail. DR
Portrait de Vladimir Doray.
Portrait de Vladimir Doray. Nicolas Grosmond

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